ANA ARABIA

ANA ARABIA
14.10.2014

rencontre, à l’issue de la séance, avec Amos GITAÏ, réalisateur


Filmé en un seul plan-séquence en mouvement, Ana Arabia capte un moment de la vie d’une petite communauté de réprouvés, juifs et arabes, qui cohabitent dans une enclave oubliée à la frontière entre Jaffa et Bat Yam, en Israël. Un jour, Yael, une jeune journaliste, leur rend visite. Dans leurs abris délabrés, dans un verger rempli de citronniers et entouré de hLM, elle découvre une galerie de personnages aussi éloignés que possible des clichés habituels sur la région. Yael croit avoir découvert une mine d’or. Elle en oublie son travail. Les visages et les mots de Youssef et Miriam, Sarah et walid, de leurs voisins et amis, lui parlent également de sa propre vie, de ses rêves, ses espoirs, ses histoires d’amour, ses désirs et désillusions. Leur rapport au temps est différent de celui de la ville qui les entoure. Dans ce lieu bricolé et fragile, la coexistence est possible. Une métaphore universelle.

ENTRETIEN AVEC AMOS GITAÏ
L’histoire d’ANA ARABIA repose sur plusieurs sources. L’une d’entre elles est une actualité qui a également circulé en Europe, à propos d’une femme à Umm el Fahm, un village dans le Nord d’Israël. Suite à un déficit en calcium, elle alla voir son médecin qui lui dit qu’elle avait probablement été mal nourrie durant son enfance. Sa tête, comme toutes les femmes de confession musulmane, était recouverte d’un keffieh. Après quelques hésitations, elle lui avoua qu’elle était née à Auschwitz. Cette histoire est l’une des rares preuves d’amour et d’amitié, surtout dans cette région emplie de haine et de conflits, entre une femme juive et son mari musulman. On dit qu’ils ont eu 5 enfants et 25 petits-enfants.
Cela a été le début de ma réflexion sur la manière de raconter cette histoire qui dépasse les limites des préjugés et de l’hostilité. Je me suis aussi référé à une série de documentaires qui sont sortis ces 20 dernières années : le premier en 81 (WADI), puis en 91 (WADI, 10 YEARS AFTER) et en 2001 (WADI, GRAND CANYON 2001). Ces films décrivent un groupe d’arabes et de juifs à Wadi, dans le nord d’Israël à Haïfa, et racontent leurs histoires, en partant de fragments de leurs biographies.
LA DERNIÈRE ENCLAVE
Le lieu est un acteur majeur d’ANA ARABIA. Il s’agit de la dernière enclave d’une sorte de bidonville à Jaffa, à côté de Tel Aviv. Tout le reste, et spécialement la zone costale si précieuse, a été progressivement envahi par la pression immobilière de la classe moyenne supérieure israélienne. Ils sont en train de mettre dehors les palestiniens d’origine, et cette zone est donc le dernier lieu restant. Celui ci est entouré par une route d’un côté et une série de maisons résidentielles pour des palestiniens et des immigrés russes. Il y a une certaine beauté qui se dégage de ce bidonville, car il met en lumière la capacité des individus à façonner leur propre environnement. Ainsi vous pourrez voir à l’entrée quelques vieux arbres que personne ne veut couper, puis quelques maisons rafistolées avec des câbles sortants, des réparations effectuées à la va-vite, et pour compléter le tout de petits jardins avec un verger. Il y a aussi un garage improvisé où les gens qui vivent là réparent les quelques voitures qui passent. Tout est très adapté à la communauté qui y vit. Tout cela forme une zone mise en danger par l’envolée de la valeur immobilière qui exerce une pression croissante sur cette communauté. Dans un sens, le film est également une déclaration sur l’architecture, sur l’environnement, et sur l’espace construit. Cela m’a pris du temps de trouver cet endroit et je dois dire que mon producteur exécutif Gady Levy a réussi avec beaucoup de talent à trouver un arrangement avec les familles qui vivaient là afin que nous puissions tourner dans les meilleures conditions.
LA VIE COURANTE
J’ai été très attentif à l’endroit où j’allais situer cette histoire. Je crois qu’au cinéma le lieu est très important. Il détermine le contexte. Cela est sans doute dû en partie à ma formation d’architecte et au fait que je reste très intéressé par ces problématiques. J’aime de plus en plus au fil des ans que mes équipes aient un accès simple et pratique au lieu de tournage. Dans ce film, nous nous fondons au rythme quotidien des habitants. Ils se réveillent chaque matin, dorment, prennent le bus, un taxi ou leur vélo et vont au travail, et le soir, ils se dispersent à nouveau. Je vois cette manière de filmer comme un procédé à part entière. Dans le passé, j’avais l’habitude de faire des films qui impliquaient des déplacements : on devait rassembler l’équipe, dormir dans un hôtel ou un kibboutz ou une guesthouse. Aujourd’hui je préfère vraiment la première manière de travailler et de fabriquer un film, je trouve que cela influe sur l’état d’esprit et la texture de ce film. « Ana Arabia », qui signifie « Moi, l’Arabe » parle de la vie quotidienne. Je pense donc que la nature du film et son processus de fabrication doivent s’adapter à ce sujet et au sens du film lui-même.
LE CINÉMA EST AUSSI UNE FORME
ANA ARABIA raconte des courts récits, de brefs souvenirs, de petites histoires que tout le monde porte en soi. C’était un autre défit pour moi : comment filmer cela ? Car le cinéma n’est pas qu’un contenu, qu’une narration, un texte ou une histoire, c’est aussi une forme. Quelle forme devrais-je utiliser pour raconter cette vie quotidienne, ces histoires de tous les jours, et comment relier ces fragments de souvenirs à tous ces gens dispersés ? Alors que durant longtemps j’ai aimé utiliser le plan-séquence pour relier les fragments et les contradictions, je me suis fixé un objectif bien plus ambitieux pour ANA ARABIA : faire un film entier (81 minutes) en une seule séquence non coupée.
La continuité et le rythme englobent ces fragments et ces personnages. C’est aussi en un sens une revendication politique, où j’affirme que la destinée des juifs et des arabes sur cette terre ne sera pas séparée. Ils sont liés et doivent trouver des solutions pacifiques pour coexister, trouver des manières pour que chacun vive sa vie, pour qu’ils se nourrissent et se stimulent les uns les autres, et non pas uniquement par des conflits perpétuels.
UNE SÉQUENCE
Ce qui est intéressant au cinéma, c’est qu’une fois que l’on se décide sur un concept formel, cela joue immédiatement non seulement sur la manière de réaliser le film mais également sur les moyens techniques de le mettre en place : comment pouvait on faire un film entier en un seul plan séquence ?
Ce que nous avons découvert avec le directeur de la photographie Giora Bejach, et avec le caméraman, c’est que les caméras actuelles ne permettent pas vraiment ce type de réalisation. Elles peuvent gérer 10 à 12 minutes mais, même avec les caméras américaines RED, un drôle de bruit, comme un moteur de tracteur, se fait entendre après 17 minutes, perturbant la prise de son. Nous avons finalement opté pour une caméra appelée Alexa développée par Arriflex.
Nous avons été obligés d’avoir un disque dur externe tenu par l’assistant qui devait se tenir derrière le steadycam. Si vous aviez été sur le tournage, vous auriez pu voir un groupe de techniciens et d’assistants courir les uns derrière les autres afin de ne pas entrer dans le cadre, la caméra étant tout le temps en mouvement.
LA DERNIÈRE PRISE
Bien que le film dure 81 minutes, nous ne pouvions pas filmer tous les jours car l’effort physique que cela réclamait à mes équipes techniques était trop grand. J’aimais bien aussi l’idée de pouvoir faire des pauses pour regarder les rushs et refilmer ensuite. La prise que j’ai choisie est la dernière sur 10 au total, et je dois avouer que c’était la seule bonne.
Les autres prises, je les ai vues pendant que je tournais et je n’ai même pas souhaité les revoir après, chacune d’elle ayant des défauts. La dernière prise au contraire avait une certaine grâce dans le rythme, dans le sens où les sept acteurs, quatre hommes et trois femmes, prononçaient leur dialogue avec un rythme qui correspondait au mouvement de la caméra. Je souhaitais également qu’il y ait un changement de lumière durant le plan séquence. Nous avons commencé à tourner à 16H00 et jusqu’à 17H30 quand le soleil a commencé à tomber, et vous pouvez voir tout au long du plan séquence la modification naturelle de la lumière qui transforment les textures, les couleurs et le matériel qui composent le bidonville ainsi que les visages des gens qui sont au cœur du récit.

AMOS GITAÏ

Le travail d’Amos Gitai s’étend sur 41 ans et comprend plus de 80 films. Mais le plus impressionnant est la diversité des travaux : des productions vidéo, des pièces de théâtre et des livres. Cependant, cette diversité est maintenue par une cohérence globale. Au fil des années, Amos Gitai a sans cesse examiné et réexaminé les éléments fondamentaux de ses œuvres. Les faisant se chevaucher et se répondre.
Né en Israël, d’un père architecte et d’une mère intellectuelle, Amos Gitai connaitra des moments décisifs et personnels lors de sa participation en tant que jeune soldat pendant la guerre du Kippour en 1973. Puis il recevra une formation en architecture. Ces multiples expériences l’influenceront dans tous ses films.
Il réside entre Haïfa et Paris. Il est l’un des plus cinéastes les plus respecté sur la scène internationale. Par son travail, il explore constamment de nouvelles méthodes narratives et stylistiques tout en gardant une relation proche avec la réalité contemporaine.


FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE
1999    kADOSh
2000    kIPPOUR
2002    kEDMA
2002    11’09’’01 SEPTEMBER 11
2003    ALILA
2004    TERRE PROMISE
2005    FREE ZONE
2008    DESENGAGEMENT
2014    ANA ARABIA


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