CONG BINH

CONG BINH
14.02.2013

rencontre, à l'issue de la projection, avec LAM LÊ, réalisateur.


A la veille de la Seconde Guerre mondiale, 20 000 Viêtnamiens étaient recrutés de force dans l’Indochine française pour venir suppléer dans les usines d’armement les ouvriers français partis sur le front allemand. Pris à tort pour des sol- dats, bloqués en France après la défaite de 1940, livrés à la merci des occupants allemands et des patrons collabos, ces ouvriers civils appelés Công Binh menaient une vie de parias sous l’Occupation. Ils étaient les pionniers de la culture du riz en Camargue. Considérés injustement comme des traîtres au Viêt Nam, ils étaient pourtant tous derrière Ho Chi Minh pour l’Indépendance du pays en 1945. Le film a retrouvé une vingtaine de survivants au Viêt Nam et en France. Cinq sont décédés pendant le montage du film. Ils racontent aujourd’hui le colonialisme vécu au quotidien et témoignent de l’opprobre qui a touché même leurs enfants. Une page de l’histoire entre la France et le Viêt Nam honteusement occultée de la mémoire collective.
ENTRETIEN AVEC LAM LÊ
Que veut dire ce titre ”Công Binh”?
”Công Binh”, veut dire littéralement en viêtnamien : ouvrier-soldat. C’est le nom exact qu’il faut donner à ces 20 000 Viêtnamiens, enrôlés de force pour aller venir travailler dans des usines en France lors de la Seconde Guerre mondiale. J’insiste sur ce mot, car c’est justement parce que ces hommes ont été mal « nommés » qu’un tel malentendu règne sur leur situation. Au Viêt Nam, ils étaient connus comme des « Linh Tho », étymologiquement : soldat-ouvrier. C’était un terme très péjoratif qui sous-entendait « collaborateurs de l’Armée Française ». Moi-même, comme beaucoup de Viêtnamiens pendant très longtemps, j’ai eu une image très déformée et fausse des « Linh Tho », celle des traîtres à leur pays d’origine et ou de ceux qui avaient frayé avec les Français. Ces malheureux ont été les oubliés de l’Histoire en France, certes, mais aussi au Viêt Nam qui les a considérés depuis toujours comme des traîtres, alors que la France leur avait volé leur jeunesse... Dans les campagnes, ils étaient enrôlés de force, ils ne savaient souvent pas lire, ne savaient pas ce qui les attendait. Les familles étaient forcées de donner au moins un fils. Mon père, heureusement, n’a pas été enrô- lé : nous vivions en ville, il a pu échapper aux mailles du filet.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’histoire de ces hommes ?
J’ai rencontré l’un d’eux. Un hasard total. Au début des années 80, j’avais eu beaucoup de mal à trouver en France un réfugié viêtnamien âgé pour jouer le rôle d'un vieux maquisard dans mes précédents films « Rencontre des nuages et du dragon » et « Poussière d’Empire ». Mais, à mon grand étonnement, j’ai trouvé un vieux monsieur que cela ne gênait pas de jouer ce rôle. Installé en France, juste après la Seconde Guerre mondiale, il était très secret sur son passé. Il m’a avoué bien longtemps après qu’il était un « Linh Tho ». Il savait ce qu’impliquait ce mot au Viêt Nam. Un comble alors que c’était un héros pour ses cama- rades Công Binh, fervent partisan de Ho Chi Minh ! Quand j’ai enten- du parler du livre du journaliste Pierre Daum sur ce sujet, publié chez Actes Sud en 2009, je l’ai tout de suite contacté. Ce fut le déclic. J’ai su qu’il était temps que je m’attelle à ce film. Je ne suis ni journaliste, ni historien, mais cinéaste : je voulais raconter cette histoire, mais en y met- tant ma subjectivité et avec ma vision de Viêtnamien. En la revendiquant, même. In fine, CÔNG BINH, LA LONGUE NUIT INDOCHINOISE n'est pas juste un documentaire de plus, mais un film de cinéma comme tous mes autres films de fiction. Il est même l'un de mes films les plus intimes.
Vous y parlez de vous-même ?
En quelque sorte. Ces hommes sont partis du Viêt Nam à vingt ans, en se disant souvent qu’ils ne reverraient plus jamais leurs pays. Moi aussi, je suis parti à cet âge de Saigon sous domination américaine vers la fin des années 60, c'est-à-dire sans espoir de retour : la victoire communis- te sur tout le pays était inéluctable. Je sais, dans mes tripes, ce que cela veut dire d’être exilé. Nous sommes des déracinés de la mémoire. Les hommes de mon film, justement, personne ne les avait interrogés. Ils ont toujours caché leur tragique histoire à leurs enfants, car ce qui comptait, c’était l’avenir, pas le passé. Ils ont vite compris qu’il fallait qu’ils trans- mettent cette mémoire. Ils sont tous nonagénaires. Moi aussi, je me suis senti investi de cette mission.
Comment expliquez-vous que la mémoire algérienne soit beaucoup plus « revendiquée », avec foison de livres, de mémoriels, voire de films. Par rapport à l’Algérie, l’ex-Indochine semble avoir été gommée, tombée dans l’oubli.
Les problèmes algérien et indochinois sont pourtant cousins : il ne faut jamais oublier que c’est après Dien Bien Phu que l’Empire français colonial se désagrège et que les leaders indépendantistes algériens ont été formés par les maquisards indochinois ! Mais évidemment, il y avait une proximité plus forte avec l’Algérie. L’Indochine, c’était tellement loin. Et puis, il y a peut-être un facteur culturel. La mentalité viêtnamienne, avide de modernité, a tendance à gommer le passé. C’est un pays très tourné vers le futur. Quant aux immigrés viêtnamiens de la seconde génération installée en Occident, leurs parents n’ont jamais été dans la revendica- tion. Ils ont choisi l’invisibilité, ils voulaient à tout prix s’intégrer, rester discrets, gommer le passé. C’est le cas par exemple des Công Binh, qui n’ont jamais exigé d’être payés pour leurs années de labeur quasi gra- tuites, qui n’ont jamais parlé de leur peu glorieux passé à leurs enfants, et dont l’histoire n’est reconnue que maintenant, plus de soixante ans après... Il était grand temps, surtout pour leurs enfants, de faire connaître cette mémoire.
Vous avez l’impression que la France a du mal à faire face à son passé colonial ?
Oui, bien sûr. Il y a finalement très peu de films sur le vrai passé colo- nial de la France. Cela reste un sujet tabou. Quand on compare avec l’énorme production américaine sur la guerre du Viêt Nam, c’est vrai que cela pose problème. Quand mon film POUSSIÈRE D’EMPIRE est sorti en 1983, c’était un peu la première fois qu’on parlait de l’Indochine coloniale, en prenant le point de vue du colonisé. En plus de trente ans, la situation a certes évolué, mais pas tant que cela finalement.


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