DES BOBINES ET DES HOMMES

DES BOBINES ET DES HOMMES
27.10.2017

projection suivie d’un débat avec Charlotte POUCH, réalisatrice.


" MAINTENANT, C’EST COMME CECI QUE JE SENS LA QUESTION SOCIALE : UNE USINE, CELA DOIT-ÊTRE [...] UN ENDROIT OÙ ON SE HEURTE DUREMENT, DOULOUREUSEMENT, MAIS QUAND MÊME JOYEUSEMENT À LA VRAIE VIE. "
LA CONDITION OUVRIÈRE, SIMONE WEIL

Entretien  Charlotte POUCH

Comment est né DES BOBINES ET DES HOMMES?
Mon film est né par la voie du cinéma de fiction. Olivier Loustau, à l’été 2014, réalisait son film, LA FILLE DU PATRON, dont l’histoire se déroule dans une usine textile en difficulté, à Roanne, dans le département de la Loire. Brusquement, le réel a rattrapé cette fiction, puisqu’au moment du tournage, cette usine Bel Maille s’est trouvée confrontée à un redressement judiciaire. Deux histoires se rencontraient dans un miroir...
Je suis donc arrivée en cours de tournage avec ma caméra dans l’urgence de raconter ce qui se passait. L’usine Bel Maille était donc devenue un décor de cinéma, où de vrais ouvriers, figurants pour la première fois, étaient aussi acteurs d’un conflit réel. J’étais la témoin de cela.

Tourner dans une usine, ce n’est jamais facile...
Le patron de l’usine Bel Maille, Stéphane Ziegler, a donné préalablement une double autorisation : pour le film d’Olivier Loustau et pour le mien. Le tournage de fiction m’a permis de m’intégrer dans cette usine sans obstacle. J’ai eu l’entière liberté de tourner, dans l’usine, avec les ouvriers, avec le patron, lors des réunions entre les deux, aussi longtemps que je le voulais. J’y suis restée six mois, le temps d’un été et d’un automne. J’ai accompagné au fil des jours les salariés de Bel Maille du redressement judiciaire à la liquidation de leur usine. J’ai filmé et enregistré le son seule, avec un dispositif extrêmement léger, propice à recueillir les scènes du quotidien. Mon espace de travail, c’était l’atelier du rez-de-chaussée de l’usine, là où sont les machines et les ouvriers. C’est là où je suis restée la majorité du temps à filmer, à construire mon histoire. J’avais un lieu, j’avais mes protagonistes et leurs machines.

Comment les Bel Maille ont vécu la présence de la caméra ?
Le film, en train de se faire, nourrissait leur combat, et vice-versa. Il faisait partie de leur vie. Pendant six mois, j’ai fait partie de leur vie comme ils sont entrés dans la mienne. Je les regardais travailler, je les écoutais, et après un certain temps, dans le feu de l’action ou au contraire dans la latence de l’attente, la caméra est devenue pour eux une complice, un œil et une oreille de confiance. Je me suis inscrite dans un rapport, notamment au temps, qui leur permettait de s’exprimer face à ma caméra, à la différence d’un travail journalistique très contraint par le temps.

Ce qu’on sent tout de suite, ce sont les vies particulières de ces ouvriers.
Ce sont tous des ouvriers très qualifiés. J’ai été subjuguée par des personnalités et un métier déjà si poétique à raconter : celui de tricoteur. J’ai découvert leur savoir-faire, les habitudes et les gestes de ces hommes sur leurs machines. J’ai eu envie de mettre en lumière leurs parcours.

Bel Maille n’est pas n’importe quelle usine...
L’entreprise était leader européen de la création et de la fabrication de tissus en maille pour l’habillement, la lingerie, le maillot de bain, les tissus techniques. Nadine Rog, la secrétaire de l’usine m’avait confié: «On l’appelle la perle de l’Europe, Bel Maille». Elle fabriquait des tissus innovants, techniques, du moyen et haut de gamme. Les Bel Maille tricotaient pour la lingerie-corsetterie, le maillot de bain, l’enfant, la protection des personnes. Et les ouvriers en étaient fiers: pour eux, l’usine étaient presque une seconde maison. José Antunes, l’un des doyens de l’usine me répétait: «On n’est pas 60 salariés Bel Maille, mais 60 familles.» Certains en ont même construit les murs, les ont peints, d’autres en ont fait toute l’électricité. Avec leur machine, ils formaient de véritables duos de travail. La plupart étaient entrés à l’usine adolescents. Avec ma caméra, je suis devenue pour eux comme une collègue de travail, et j’ai filmé l’usine comme une maison commune.

Cela fait contraste avec la brutalité et la soudaineté de la chute et de la faillite de l’entreprise aujourd’hui.
En cinq ans, suite au rachat de l’usine par un nouveau patron qui s’identifiait comme entrepreneur, Bel Maille s’est effondrée. Il y a quelque chose de tragique, de révoltant, d’injuste pour ces salariés qui ont porté l’entreprise et participé à son développement. Dans leur histoire, les Bel Maille ont aussi affronté les différentes crises du textile tout en s’adaptant aux difficultés : en se modernisant et en se perfectionnant. Driss, tricoteur depuis 18 ans dans l’usine et porte-parole du groupe explique le déclin de Bel Maille : « C’est soit de l’incompétence, soit une mauvaise gestion.»

Le patron de Bel Maille, Stéphane Ziegler, est extrêmement ambigu...
Je me suis beaucoup interrogée à son sujet: qui était-il vraiment? Il était ouvert, il a rendu tout possible en accueillant les deux tournages, il m’a laissé une entière liberté de filmer dans l’usine, ce qui est rare. Il a répondu à toutes mes questions avec disponibilité. Mais on découvre au fur et à mesure du film que la «mauvaise gestion» et l’«incompétence», c’est lui... Il incarne la chute Bel Maille tout en tenant exactement le discours inverse, puisqu’il répète inlassablement, comme un leitmotiv: «Ma priorité est d’assurer la pérennité du savoir-faire Bel Maille dans son ancrage local»...

Cela revient à plusieurs reprises dans sa bouche le long du film...
J’aurais pu le garder cinquante fois! Il annonce exactement le contraire de ce qu’il fait, ce qui est très déroutant, ce qui semble absurde... Et je découvre au fur et à mesure les réelles causes de la déroute Bel Maille. Stéphane Ziegler a racheté une entreprise et pendant cinq ans il a siphonné la trésorerie de Bel Maille, il a licencié 120 personnes.
Au moment du tournage, l’enjeu de Bel Maille était: reprise ou pas reprise? Stéphane Ziegler a lui-même orchestré un projet de reprise qu’il a quitté en cours de jugement! Il a abandonné les salariés, lâchement.

Pourtant, vous ne filmez pas un «patron voyou», il n’y a pas de portrait à charge...
DES BOBINES ET DES HOMMES n’est pas une dénonciation au vitriol des pratiques patronales, ni un film militant. Au contraire, tout change, tout évolue, il existe une progression dramatique. J’ai tenté de comprendre son rôle ses ambitions jusqu’au moment où «il quitte le navire», sidérant tous les employés sur son passage.

Du côté des ouvriers, l’atmosphère est très différente. Pourtant, ils sont moins dans la lutte que dans l’attente...
Le combat des salariés était de continuer à travailler dans l’espoir de sauver 32 postes. Ils ont organisé leur résistance par le travail, sans planter un piquet de grève. On leur a promis la reprise de l’entreprise par un groupe tunisien. C’est pour cela qu’ils ne font pas grève et ne sont jamais violents: il s’agissait de montrer au repreneur la qualité de leur travail et de leur investissement.
Pendant ce temps, la production s’affaiblissait.

L’autre personnage principal est Driss, le porte-parole du groupe...
Driss défend le dossier Bel Maille jusqu’à la fin avec calme et lucidité. Avec ses collègues, il questionne le patron, avec une certaine élégance mais sans compromis; il peut le mettre face à ses contradictions de plus en plus criantes. Driss est déterminé : il se doute que ça finira mal, malgré toutes les promesses qui s’accumulent au long du film. Il est la voix du groupe uni, tous dans un même combat et un même état d’esprit...

DES BOBINES ET DES HOMMES rend compte de cela, une forme de grandeur et d’authenticité populaires?

C’est une histoire qu’on voit rarement. Quand voit-on des ouvriers à l’image aujourd’hui? Quand il y a une catastrophe dans une usine ou lorsqu’on fait un reportage sur le vote Front National...
De ce travail au cœur de Bel Maille, j’ai voulu faire un film vivant, élégant, drôle, dramatique et humain qui traduise l’injustice subie, la dignité et le courage de ces hommes face à une situation qui détricotait leurs vies.                                    


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