ET LES MISTRALS GAGNANTS

ET LES MISTRALS GAGNANTS
06.03.2017

rencontre, à l’issue de la séance, avec Anne - Dauphine JULLIAND, réalisatrice.


"Et les mistrals gagnants" : si vous ne deviez aller qu'une fois au cinéma ce mois-ci...
Avec exigence, délicatesse et pudeur, Anne-Dauphine Julliand a filmé le difficile quotidien de cinq enfants malades. Son documentaire “Et les Mistrals gagnants”, solaire malgré la rudesse de son sujet, n’oublie pas la maladie mais célèbre la vie.

Anne-Dauphine Julliand avait raconté la maladie de sa petite fille dans le livre Deux petits pas sur le sable mouillé (2011). Pour son premier documentaire, Et les Mistrals gagnants (le titre est emprunté à la chanson de Renaud) la journaliste est partie à la rencontre de cinq enfants qui, parfois depuis des années, doivent vivre avec une maladie douloureuse, handicapante, potentiellement mortelle. Sur un sujet aussi difficile, la réalisatrice parvient à offrir un film solaire qui célèbre la vie.

Explications avec Anne-Dauphine Julliand.

Le choix des enfants
« Je n’ai évidemment pas fait de casting, cela aurait été totalement inefficace et, surtout, particulièrement indélicat. Vous m’imaginez annoncer aux parents d’un enfant malade que, finalement, leur enfant n’a pas été retenu ? Cela aurait été d’une cruauté…
Notre souhait était de ne pas arriver dans ces familles au moment de l’annonce de la maladie. Ces enfants ont des parcours de soin depuis qu’ils sont petits, ça fait partie de leur quotidien. C’est ce quotidien, qui est une sorte de “routine”, que je voulais filmer.
Je souhaitais que les enfants aient moins de 10 ans, et qu’ils soient bien conscients de leur maladie. Et je ne voulais pas d’unité géographique, médicale ou familiale : le but était d’avoir très contextes variés pour montrer une forme d’universalité de l’enfance.
Je me suis appuyée sur les équipes médicales qui s’occupent des enfants au jour le jour : ce sont elles qui les connaissent le mieux. J’ai fait un tour de France pour discuter avec ces soignants, qui ont adhéré à la démarche avec un enthousiasme incroyable. Grâce à eux, j’ai rencontré six enfants. Pour l’un d’eux, un petit garçon, j’ai compris tout de suite que son état de santé ne permettrait pas de le filmer. Les cinq autres sont ceux que vous voyez à l’écran. Sans oublier le petit Jason, que l’on a découvert en allant filmer Charles à l’hôpital : en tant que grand copain de Charles, il ne pouvait pas ne pas être dans le film. D’autant qu’il a été pour nous un grand coup de cœur. »


Un tournage au rythme des enfants
« On a passé une dizaine de jours en tout avec chaque enfant. Pas plus de quatre jours consécutifs pour ne pas les fatiguer trop. Mais pas moins de deux parce qu’il fallait, à chaque, fois un temps d’acclimatation – on a passé beaucoup de temps à s’apprivoiser. J’ai demandé aux enfants de ne jamais oublier la caméra, de ne pas faire comme si on n’était pas là – cela aurait sonné faux. Et je leur ai suggéré de nous faire découvrir leur vie, comme s’ils nous invitaient. Il y a des jours où il avaient très envie d’être filmés et d’autres où ils avaient surtout très envie de jouer ! Mais j’ai trouvé ça magnifique, et ça a beaucoup servi le film : faire de la pâte à modeler, du vélo, ou comme moi, me déguiser en princesse en compagnie d’Ambre, nous a fait retrouver notre âme d’enfant et à servi à créer un lien avec les petits. A certains moments, les enfants demandaient de couper la caméra, soit parce qu’ils étaient fatigués, soit parce qu’ils avaient envie de ne parler qu’à moi. A d’autres moments, ils nous demandaient eux-mêmes d’allumer la caméra parce qu’ils voulaient faire quelque chose de sympa ou avaient quelque chose d’important à dire. »

Des scènes parfois éprouvantes
« J’hésitais beaucoup à filmer les soins de Charles, victime d’une terrible maladie de peau. Je n’avais pas envie de me confronter à la réalité concrète de sa maladie – il est dans un état de grand brûlé à vie. J’avais peur, et je me voyais pas intégrer cette scène avec dignité et pudeur. On a commencé avec une journée assez ludique avec Charles dans son institut. Quand on se quitte le soir, je lui dis que je reviens le lendemain après-midi et il me répond “Non, non, viens plus tôt, il faut venir prendre le bain”. Je lui dit que je ne voulais pas filmer ça et il me répond : “Si tu ne filmes pas le bain, ça ne sert à rien que tu filmes ma vie”. Il n’y a pas d’angélisme dans ce film, mais une réalité. A nous de poser un regard pudique, respectueux et plein d’affection sur ce petit garçon. Quand on le voit souffrir dans ce moment terrible, on applaudit deux fois plus sa joie ensuite. »


Une caméra à hauteur d’enfants
« Nous avons beaucoup discuté en amont avec les chefs-opérateurs. Il fallait se laisser une grande liberté pour s’adapter à la parole et aux actions spontanées des enfants. C’est un film à hauteur d’enfants, qui n’est pas filmé caméra à l’épaule, mais sous l’épaule ! Nous avons tourné avec une seule caméra, c’était une exigence fondamentale, même si cela demandait une réactivité folle. Je voulais que les enfants sachent toujours où se trouvait la caméra, et qui les filmait ; s’ils voulaient sortir du champ, ils ne devaient pas se sentir traqué par un autre angle. Il fallait que les enfants gardent leur grand naturel, qu’ils n’aient jamais le sentiment de jouer un rôle. »

L’absence de voix off
« Je ne voulais pas de voix off, ni qu’on m’entende discuter avec les enfants – quitte à sacrifier de très belles scènes où leurs paroles intégraient trop ma question. J’avais une certitude dès le début du tournage : il fallait que je m’efface, que le film reste dans la parole de l’enfant, et tant pis si le spectateur ne comprend pas tout. Charles ne prononce jamais le nom de sa maladie il fallait que je respecte ça. Imad, en plus de son insuffisance rénale, a un autre syndrome qu’il n’évoque pas : cela aurait été trop indiscret, intrusif, de rajouter une ligne pour préciser une donnée médicale dont lui-même ne parlait pas. »

La “dentelle” du montage
« Passer de 110 heures de rushes à 1h22 de film a été de la dentelle. Je voulais un film d’une grande simplicité – ce qui est parfois le plus difficile à obtenir ! Le documentaire devait passer le temps nécessaire pour chacun des enfants afin de bien les connaître. Mais on n’est pas dans une campagne électorale avec un temps de parole égal pour tous ! Camille, vous saisissez sa personnalité énergique immédiatement. Pour Tugdual, c’est plus long, il faut passer plus de temps avec lui, dans son jardin, pour le comprendre.
Ce n’est pas un cliché de dire que les enfants passent sans transition du rire aux larmes. Le montage devait respecter cette succession d’émotions qui nous bouleverse, parce que nous, les adultes, avons oublié ce rythme-là - nous prenons le temps de nous apitoyer sur notre sort quand nous avons mal, ou de penser rétrospectivement ou par anticipation à cette douleur. Voyez Imad, quand sa maman lui place sa sonde dans le nez : il a l’habitude, mais là, sans qu’on s’y attende, il s’est mis à pleurer. Sa mère le console, et on est bouleversé. Mais deux minutes après, il se met à table et il reproche à sa mère d’avoir trop salé le plat : il n’a pas oublié ce qui lui est arrivé deux minutes plus tôt, mais il est passé à autre chose. Vivre dans l’instant présent avec intensité est la grande force des enfants. Et on a tout intérêt à les imiter. »


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