LA LOI DU MARCHÉ

LA LOI DU MARCHÉ
12.01.2016

DANS LE CADRE DU FESTIVAL TÉLÉRAMA rencontre avec Stéphane BRIZÉ, réalisateur à l’issue de la séance.


Film social ou à vocation sociale, la Loi du marché évoque fidèlement le quotidien d’un quinquagénaire embauché comme vigile dans un supermarché. Cela aurait pu également s’appeler « la loi du supermarché ». Des caméras, partout, filment les moindres faits et gestes des clients, mais aussi de tous les employés.
Filmer l’état du monde depuis ces nouveaux temples de la consommation a les faveurs de pas mal de réalisateurs, ces derniers temps. Tout est là, à portée de main. Un cadre, des personnages, des figurants. Y a plus qu’à…
Stéphane Brizé a choisi de suivre Thierry (Vincent Lindon), fraîchement embauché comme vigile, pour nous raconter une histoire de ce lieu.
Toujours filmé de trois quarts dos (sauf les scènes d’ordre domestique), Thierry devient un prisme à travers lequel on observe cet univers impitoyable. On voit ce qu’il voit, on ne sait jamais très bien ce qu’il pense.
Thierry ne peut que se taire devant un système de déshumanisation à l’œuvre auquel il participe, dont il est aussi une victime. Lui, comme tous les autres. D’où le constat, unanime. Le supermarché est un lieu sans foi ni loi. Un constat qui pose la question de la représentation du réel au cinéma. Peut-on se contenter de filmer au plus près de ce qui est réputé vrai ? Les entretiens d’embauche, avec le conseiller de Pôle emploi, avec la banquière, les échanges avec les hommes et les femmes pris la main dans le sac, tout est retranscrit sous forme d’interrogatoires. Tout le monde subit. Les anciens collègues syndicalistes de l’usine ne se battent plus que pour obtenir de meilleures indemnités. Le suicide d’une collègue dans les vestiaires ne provoque rien. Pas le moindre remous.
Le cynisme du DRH n’appelle plus aucune réponse. Brizé filme la solitude, des hommes pions qui subissent, se taisent, détournent les yeux. Sans profondeur, sans espoir, sans perspective.
Du constat, on passe ainsi au consensus. La Loi du marché est un film consensuel. Il va émouvoir aussi bien le spectateur lambda que notre premier ministre. L’homme de gauche, qui ne peut éprouver que de l’empathie pour le sujet, et le patron qui, le portefeuille à droite et la main sur le cœur, va vous expliquer que « c’est le marché qui veut ça ». « Pourquoi aller au cinéma quand, à l’extérieur, on peut avoir le vrai ? » s’interrogeait Jean Renoir au détour d’une conversation avec Jacques Rivette.
N’est-ce pas le rôle de l’art de transcender le réel plutôt que de lui coller aux basques ? On pense à Norma Rae, de Martin Ritt, lorsque, debout sur son établi, elle brandit une pancarte sur laquelle est écrit « Union ». Même à Riens du tout, de Klapisch, qui sur le mode de l’humour démontait la mécanique du management.
«L’HUMANITÉ» - CANNES 2015

Entretien avec Stéphane Brizé
Parlez-nous de la naissance du projet.
Mes films ont toujours traité de l’intime mais sans mettre en écho l’homme et son environnement social. L’étape suivante était d’observer la brutalité des mécanismes et des échanges qui régissent notre monde en confrontant l’humanité d’un individu en situation de précarité à la violence de notre société. J’ai travaillé au scénario avec Olivier Gorce que je connais depuis longtemps mais avec lequel je n’avais jamais colla- boré. Son analyse et son regard sur les thématiques sociales et politiques sont très pertinentes et il était le compagnon de route idéal pour ce projet.

A quel moment sa forme s’impose-t-elle?
Très vite en fait. Dès le début de l’écriture, je sais qu’il s’agira d’un film tourné avec une équipe légère et des acteurs non professionnels en face de Vincent. Je vais même plus loin et je dis à Christophe Rossi- gnon et Vincent Lindon que je veux que nous coproduisions le projet en nous imposant un budget limité, en mettant la majeure partie de nos trois salaires en participation tout en payant l’équipe au tarif normal. Tous les films ne peuvent pas se faire comme cela mais celui-ci le permettait. Fond, forme et cadre de financement se font écho et j’aime cette cohérence. Il y a aussi l’affirmation qu’une autre manière de faire des films est possible à un moment où l’industrie du cinéma se questionne profondément sur ses mécanismes de financement.
Il fallait aussi que je réinterroge mon dispositif, ma mise en scène, mes thématiques. Ce film est le fruit de cette nécessité.

C’est une étrange intuition que de confronter Vincent Lindon à tous ces acteurs non professionnels.
J’ai l’idée de cette confrontation depuis longtemps. J’avais déjà parfois fait tourner des comédiens non professionnels dans des petits rôles avec à chaque fois le sentiment de me rapprocher d’une vérité qui est la chose qui m’intéresse le plus dans mon travail. Il fallait que je pousse le système plus loin en confrontant un comédien ultra confirmé à une distribution entière de non professionnels. Avec l’idée d’emmener Vincent Lindon dans des zones de jeu pas encore explorées par lui.

Comment avez-vous trouvé ces gens?
Il y a beaucoup de rôles qui correspondent à des fonctions précises ; les agents de sécurité, la banquière, les agents de Pôle-Emploi, les hôtesses de caisse, etc... Coralie Amédéo, la directrice de casting, a donc cherché en tout premier des personnes qui occupaient la fonction du film dans la vie. J’ai été bluffé par les gens que j’ai rencontrés. Je doute qu’ils sachent faire ce que des acteurs font mais ce qu’ils font, je pense qu’aucun acteur n’est capable de le faire. C’est fascinant de voir des personnes arriver devant un metteur en scène et une directrice de casting, dans un bureau qu’ils ne connaissent pas et imposer avec une autorité sidérante une vérité aussi brute et puissante. D’où leur vient cette capacité à être ce qu’ils sont devant une caméra ? C’est un mystère qui me fascine complètement.

Cela a-t-il modifié le jeu de Vincent Lindon?
Oui, sans hésitation. Je le connais maintenant assez bien puisque ce film est le troisième que nous faisons ensemble. Je l’ai trouvé formidable dans Mademoiselle Chambon et Quelques heures de printemps mais là, il atteint je crois un niveau de jeu inouï. Il fait là l’expérience – et je la fais en même temps que lui à mon poste – du lâcher prise. C’est un travail quasiment sans filet.

Pourquoi quasiment ?
Parce que je sais où j’emmène tout le monde. Je ne les pose pas au hasard dans un endroit en attendant que le miracle se produise. J’ai une carte routière avec les destinations et les endroits de passage.
Comment la technique et notamment l’image trouve-t-elle sa place dans un tel dispositif?
D’abord j’ai fait le choix de prendre un chef opérateur qui ne fait que du documentaire. Je voulais qu’il ait l’habitude d’être totalement autonome avec le cadre, la mise au point et l’ouverture du diaphragme. J’ai travaillé avec Eric Dumont, un jeune chef opérateur d’à peine plus de 30 ans qui n’avait jamais fait de fiction. Je lui parlais précisément du point de vue de la scène et charge à lui de le traduire en cadres. Il devenait alors complètement acteur de la séquence. Car en fonction de ce qu’il cadrait, il lui imposait un sens ou un autre. Ce qui m’intéressait c’était le point de vue de Thierry/ Vincent. C’est lui qui est au centre du récit. C’est ce qu’il reçoit qui m’intéresse. C’est pour cela que je le filme parfois longuement alors qu’il n’est pas forcément celui qui anime la scène. Je le filme comme un boxeur qui reçoit des coups sans forcément m’attarder sur celui qui les donne. Le choix du cinémascope est d’ailleurs complètement lié à cela car j’avais besoin de parfois faire entrer dans le cadre plus ou moins nettement ce qui se déroule en face ou à côté de Thierry.

Diriez-vous qu’il s’agit d’un film politique?
« Politique » dans le sens « organisation de la cité », oui. Je regarde la vie d’un homme qui a donné son corps, son temps et son énergie, pendant 25 ans a une entreprise avant d’être mis sur la touche parce que des patrons ont décidé d’aller fabriquer le même produit dans un autre pays à la main d’œuvre moins chère. Cet homme n’est pas mis dehors parce qu’il fait mal son travail, il est mis dehors parce que des gens veulent gagner plus d’argent. Thierry est la conséquence mécanique de l’enrichissement de quelques actionnaires invisibles. Il est un visage sur les chiffres du chômage que l’on entend tous les jours aux informations. C’est parfois juste une brève de deux lignes mais cela cache des drames absolus. Il ne s’agissait pas par contre de s’égarer dans le misérabilisme. Thierry est un homme normal (même si depuis quelques années, la notion de l’homme normal a été un peu esquintée) dans une situation brutale : Le chômage durant plus de 20 mois après la fermeture de son usine et l’obligation d’accepter à peu près n’importe quel travail. Et quand ce travail place l’individu face à une situation moralement ingérable, que peut-il faire ? Rester et devenir le complice d’un système inique ou partir et retrouver la précarité ? C’est la question du film. La place d’un homme dans un système.

Vous suivez Thierry très longtemps avant de lui faire trouver son travail.
Oui, c’était une idée importante pour moi que de longuement montrer Thierry dans la réalité de son humi- liation sociale liée au chômage. Les rendez-vous à Pôle-emploi, les stages qui ne débouchent sur rien, la banque qui fait la morale, l’entretien d’embauche par Skype, etc... Personne n’est vraiment méchant mais chacun à sa place, sans vraiment le vouloir (ou sans trop oser le voir), participe à la violence du monde. Ce monde c’est le nôtre. Et la durée de cette observation nous permet de comprendre que Thierry n’a absolument plus le choix lorsqu’il accepte son nouveau travail.

Vous ne faites d’ailleurs pas un portrait au vitriol de cette profession souvent caricaturée.
Mais parce que les personnes que j’ai rencontrées ne sont pas du tout caricaturales. Je n’ai pas rencontré de cow-boys qui abusent de leur petit pouvoir. J’ai rencontré des hommes et des femmes tout à fait sym- pathiques dont le métier est d’éviter le vol dans leur magasin. J’y ai ajouté quelque chose qui n’existe pas dans l’hypermarché dans lequel j’ai tourné qui est que le directeur vire des employés à la moindre petite faute pour ne pas les remplacer et augmenter son chiffre d’affaire.

C’est une invention ou vous aviez entendu cela quelque part?
Je l’avais entendu il y a longtemps dans un documentaire et j’avais gardé cela en tête. Qu’une entreprise gagne de l’argent c’est une chose. Qu’une entreprise maltraite physiquement ou moralement ses em- ployés pour gagner cet argent, c’en est une autre. Le travail devient une denrée rare. Comme l’eau. Et les entreprises ont finalement un pouvoir colossal entre les mains. Si l’entreprise est saine, le troc entre elle et l’employé est équilibré. Mais si cette entreprise se comporte comme une dictature qui possède l’arme nucléaire, alors l’employé devient ni plus ni moins que de la chair à canon. Que lui reste-t-il alors de sa dignité ? C’est ce que j’avais ici envie de regarder.


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