LA MAISON DE LA RADIO

LA MAISON DE LA RADIO
08.04.2013

rencontre, à l’issue de la séance, avec Nicolas PHILIBERT, réalisateur


Berlinale : interview de Nicolas Philibert, réalisateur de La Maison de la Radio
La matinale de France Inter, l'enregistrement d'un concert ou d'une fiction : avec La Maison de la radio, documentaire présenté à la Berlinale, Nicolas Philibert explore l'effervescence des coulisses de Radio France, montrant les visages, les images et les corps derrière des voix souvent familières.

La première fois que j’ai entendu parler de La Maison de la radio, c’est lors d’une présentation de Nénette il y a bientôt trois ans. Vous parliez alors du projet comme une envie de filmer un lieu où l’image est bannie. Qu’est devenue cette première envie ?
C’est vrai, la radio c’est un média sans image ; et c’est ce qui m’a donné envie de faire le film, d’une certaine manière. Faire un film sur la radio c’est une idée un peu bébête, c’est contre-nature. La beauté de la radio est liée à l’absence d’images. On nous entraîne sur toute la surface de la Terre, on nous fait voyager, et les images ont les fabrique soi-même. Donc quelle est la pertinence de faire un film dans ce lieu de production d’oralité si c’est juste pour illustrer, montrer la tête des gens ? Cela n’a pas d’intérêt en tant que tel. À partir de là, cela devient un défi de cinéma. Comment faire pour montrer sans montrer, sans trop montrer, tout dévoiler ? C’est une question de cinéma d’une certaine manière.
La Maison de la radio nous a fait l’effet d’une authentique comédie : gesticulations, taquineries, montages gentiment moqueurs… À quel moment cette idée là est-elle apparue ? Était-ce fortuit ?
En tournant je n’avais pas vraiment cette conscience-là. C’est en montant que j’ai davantage réalisé la drôlerie de certaines situations, mais aussi de certains enchainements : en effet ce qui nous fait rire c’est tantôt les moments, ce que peuvent dire les gens, leurs gestuelles, leurs mimiques, mais c’est aussi souvent une coupe.

Oui, c’est souvent vous qui ménagez ces effets comiques.
On ne sait pas non plus très bien où on va, quand on monte. J’ai monté le film seul, chez moi, pendant presque un an. Très peu de gens l’ont vu en cours de route. Le producteur est passé une fois ou deux, la distributrice aussi, c’est à peu près tout. Donc je ne savais pas très bien jusqu’où cela faisait rire ou pas. Vous me parlez de comédie : mais je n’ai pas eu l’impression de faire une comédie. J’ai eu l’impression de faire un film avec des situations drôles, de là à parler de comédie…
Mais c’est très bien la comédie ! Et effectivement, il n’y a pas que ça dans le film.
Bien sûr, et surtout on ne rit pas à l’insu des gens, on rit avec eux, de bon cœur.
Justement, quelle complicité avez-vous entretenue avec ces animateurs, propulsés personnages de cinéma ? Vous parlez de montage, mais par exemple, quand vous cadrez Frédéric Lodéon dépassant à peine de sa pile de disques de classique, il y a de l’humour, et cela dès le moment du tournage…
En cadrant comme ça, il y a l’envie de faire sourire, en effet. Mais le bureau de Frédéric Lodéon c’est un capharnaüm extraordinaire, il y a des CD du sol au plafond ! J’ai cadré ainsi pour parler également de ça. Vous demandiez dans quelle mesure il y a une complicité entre les gens : je pense que dans bien des situations que j’ai filmées, il y avait une forte complicité. Marie Claude Pinson, que je filme au bocal, qui a une sorte de fonction de tour de contrôle…

Oui c’est d’ailleurs une des rares pièces avec des fenêtres...
Voilà, et j’ai eu avec elle une complicité : il y avait des regards entre nous, on se parlait entre deux prises. Juste avant vous quelqu’un m’a demandé : « comment faites-vous pour vous faire oublier ? » Or l’idée n’est pas de me faire oublier : me faire discret, oui, pour ne pas trop perturber le cours des choses, mais pas de me faire oublier, ni de filmer les gens à leur insu. Je suis là, je suis présent, avec eux. À côté, proche.

Le film s’écoule sur une journée : cela n’est pas tout de suite évident, mais peu à peu les programmes qui s’alternent dessinent le jour qui avance, le soir, les émissions de nuits… Vous auriez pu le monter différemment, de façon pyramidale par exemple, or de cette façon on se retrouve dans un labyrinthe de cagibis, la maison n’est pas du tout cartographiée, ni l’espace ni son organisation. Vous avez cherché à désorienter le spectateur ?

Cette idée me plait beaucoup. Je n’y ai pas pensé exactement dans ces termes là, le côté cagibi. Mais comme quoi c’est formidable, quand on apprend des choses sur son propre travail une fois le film fini. Quand on fait un film, beaucoup de choses nous échappent. Le film dit toujours autre chose que ce qu’on a voulu dire. Bref, toujours est-il que ce côté cagibi, recoin, emboîtement de petits endroits, j’en étais conscient et un peu inconscient aussi. Je n’ai pas cherché à localiser les gens les uns par rapport aux autres, à dire où est-ce qu’on est ; les gens sont souvent en plans serrés, on est sur les visages, les mimiques, les regards. C’est un film sur les regards et sur l’écoute. Ce n’est pas un film sur les couloirs de la maison de la radio, même si on les voit une fois ou deux, mais c’est pas le sujet : pas l’architecture, les rouages, l’histoire de l’institution, mais une grande diversité de voix, de regards, de timbres, d’accents.

Vous filmez peu d’invités politiques : est-ce pour garder une sorte d’atemporalité ?
Je ne voulais pas trop dater le film. J’ai filmé plusieurs fois la matinale avec les politiques, les chroniques. Mais l’actualité c’est périssable. Elle n’est évidemment pas absente du film – on entend parler du tsunami, de la Tunisie… Néanmoins si les contenus prennent trop de place, ça n’est plus un film sur la radio.

Est-ce que c’est plus facile de se faire accepter d’un professionnel de la radio ou d’un orang-outan ?
Un orang-outan, en tout cas l’orang-outan que j’ai filmé, Nénette, est un orang-outan qui a une histoire et un rapport à l’image très particulier, puisqu’elle est offerte aux regards des visiteurs depuis quarante ans. Et depuis quarante ans elle en a vu passer des appareils photos. Elle est totalement blasée, rompue à l’exercice de l’image. Elle ne connaît peut-être pas son image – quoique, elle se reconnaît dans une glace – mais elle est habituée à l’idée d’être regardée. Les gens de la radio le sont moins, mais il nous ont quand même accepté, ils nous ont accueilli de façon assez chaleureuse et spontanée. Et puis maintenant ils sont filmés par des webcams : c’est moins leur intimité qu’à une autre époque, même si ce n’est pas tellement eux qui sont filmés, plutôt les invités politiques et les humoristes. La plupart des producteurs ne sont pas à l’image, il y en a qui tiennent vraiment à leur anonymat. Mais je ne force pas les gens, je prends ce qu’on me donne.



Nicolas Philibert
Biographie
Nicolas Philibert fait ses premières armes dans le cinéma à 19 avec René Allio en participant au tournage des Camisards, pendant ses vacances d'été. Une fois l'expérience passée il reprend ses études à Grenoble. Deux ans plus tard, à Paris, Philibert retrouve Allio sur le tournage de Rude journée pour la reine, où il occupe les postes d'assistant décorateur et responsable des accessoires. L'année d'après il devient assistant-réalisateur sur Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère, une expérience qui marquera sa carrière durablement.

Il confirme sa vocation artistique dès ses 27 ans lorsqu'il co-réalise avec Gérard Mordillat le film La Voix de son maitre en 1978. Il sera d'ailleurs momentanément lié avec Gérard Mordillat, puisqu'il apparait lors de séquences clins d'oeil dans les premiers films du réalisateur, comme par exemple dans Vive la sociale (1983) ou Fucking Fernand (1987). Mais c'est la réalisation qui attire définitivement Nicolas Philibert, plus particulièrement la réalisation de documentaires. Son premier long métrage documentaire, La Ville Louvre, date de 1990 et retrace l'activité nocturne du célèbre musée. Le Pays des sourds en 1992 décrit la culture et le quotidien des personnes atteints de surdité totale.

Nicolas Philibert est marqué par le désir d'apporter un autre regard sur les éléments contemporains de notre société.
En 2002, il signe le documentaire Etre et avoir, en plongeant sa caméra dans une classe communale unique. Le film remporte un immense succès (environ 1,8 millions d'entrées) et gagne le prix Louis Delluc, en plus d'être présenté en compétition à Cannes. En 2004, la prestigieuse Fémis (Ecole normale supérieure des métiers de l'image et du son) l'invite à donner une conférence, où il choisit de présenter l'oeuvre de René Allio. Abasourdi par la méconnaissance de son audience vis-à-vis de cet auteur, il décide de repartir sur les lieux du tournage de Moi, Pierre Rivière pour tourner le documentaire Retour en Normandie.

En 2009, Nicolas Philibert réalise un documentaire à propos de l'orang-outan éponyme, Nénette, dont le comportement marque le réalisateur lors d'une de ses visites à la ménagerie du Jardin des Plantes.


Tout le monde connaît la réputation de documentariste à l’œil vif de Nicolas Philibert. L’auteur d’Être et avoir, de Nénette et d’une quinzaine de films a promené en toute liberté et pendant plus de six mois sa caméra dans nos bureaux, studios et couloirs afin de vous offrir un voyage au coeur de la Maison de la radio.
Jean-Luc Hees, Président-directeur général de Radio France :
« Le sujet choisi par Nicolas Philibert et la finesse avec laquelle il l’a traité, sa sensibilité à notre métier, à l’oreille, à l’écoute, sa capacité à les transcender par l’image m’ont évidemment beaucoup touché. En tant qu’homme de radio, et président de cette belle maison, je ne savais pas à quoi m’attendre, ayant laissé les « clés » au réalisateur avec une confiance aveugle... après tout, chacun son métier. Ayant découvert le projet une fois monté et finalisé, je peux vous dire que je n’ai pas été déçu. Après Etre et avoir , Nicolas Philibert a décliné à merveille écouter, voir. J’invite tous ceux qui sont intrigués par notre univers et qui n’ont pas encore eu l’occasion de venir nous rendre visite, à découvrir cette ode à la maison de la radio. »


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