NOCES

NOCES
09.03.2017

Dans le cadre de LA JOURNÉE INTERNATIONALE DES FEMMES, PAROLES DE FEMMES et LE COLLECTIF DU 8 MARS 2017 vous proposent une rencontre, à l'issue de la séance, avec Lina EL ARABI, comédienne.


« Noces » de Stephan Streker

En 2007, le meurtre d’une lycéenne par son frère-pour avoir refusé un mariage forcé au Pakistan avec un inconnu- bouleverse la Belgique. En s’inspirant librement de cette terrible réalité, le réalisateur belge Stephan Streker s’empare d’une matière explosive, source potentielle d’un renforcement des préjugés et des discours simplistes sur l’échec de l’intégration. Pourtant, en s’appuyant sur la puissance et la subtilité d’un scénario très documenté, le cinéaste transcende le fait divers. Et la mise en scène, magistrale, transforme le destin funeste de Zahira, l’héroïne de « Noces », en tragédie moderne. Au-delà de l’écartèlement entre respect de la tradition et soif d’autonomie, pris entre l’attachement affectif à la famille et le désir d’amour et de liberté, « Noces » déploie, sous nos yeux remplis de terreur et de pitié, l’élan intrépide d’une jeune fille d’aujourd’hui. Comme si le film faisait émerger la trajectoire brisée d’une rebelle, porteuse d’un rêve d’accomplissement débarrassé de tous les conformismes.

Zahira au cœur des contradictions
"Est-ce que son cœur bat" demande Zahira (Lina El Arabi) pendant l’échographie. ‘Ce n’est pas un enfant. C’est un embryon, Mademoiselle’, lui répond sèchement un membre de l’équipe médicale. Nous plongeons immédiatement dans le vif du sujet. Enceinte, la lycéenne envisage un avortement mais ce qu’implique l’acte lui soulève le cœur. Amir (Sébastien Houbani), son frère aîné et confident, soutient sa démarche et son père, lui aussi d’origine pakistanaise, paraît y consentir, en dépit d’un attachement à la morale et à la tradition, immédiatement perceptible. Malgré une visite au garçon avec qui elle a une liaison (ce dernier lui fait comprendre qu’il ne se sent pas concerné par son état), Zahira aura besoin de temps (et de revirement) pour accepter l’IVG.
 
Autrement dit, la jeune fille, très tôt confrontée à un choix crucial, s’efforce de décider en conscience. Entre la morale et le droit, elle veut à la fois respecter sa foi, satisfaire ses parents qu’elle aime, tout en traçant son propre chemin. Pour ce faire, elle croit avoir trouvé en Amir un allié indéfectible. Pourtant, la situation se tend considérablement lorsque ses parents lui demandent de choisir sur internet son futur mari parmi trois prétendants au Pakistan. Par quels tours et détours intimes Zahira en arrive-t-elle à accepter les rites (tenue chamarrée et de rouge chatoyante, serment à distance) d’une union virtuelle avec un inconnu lointain, au cours de noces traditionnelles célébrées par skype ? Nous accompagnons pas à pas, captés par une caméra empathique, les glissements progressifs, de renoncements en pressions, d’une jeune fille fragile, à nouveau prise dans les raies d’une tradition archaïque. Et qui s’y soumet, à son corps défendant.
 
Solitude rebelle, engrenage fatal
Pourtant, la visite de la sœur aînée rend brusquement tangible la menace d’un enferment définitif. Cette dernière explique en effet qu’il s’agit maintenant de se préparer à un départ pour le Pakistan afin de concrétiser le vrai mariage après ces préliminaires virtuels. Loin de remettre en cause pareille coutume, elle soutient dans un sourire les mérites d’une situation réservée aux femmes. Brutalement, comme si elle s’arrachait à l’emprise d’un sortilège, Zahira fait savoir à qui veut l’entendre qu’elle revient sur son consentement à ces noces mortifères. Au grand désespoir de ses parents. Le père, en dépit des tentatives de conciliation d’André (Olivier Gourmet), père d’Aurore (Alice de Lencquesaing), une amie de Zahira, refuse d’entendre cette voix discordante et scandaleuse. Un malaise cardiaque contraint à son hospitalisation. Et Amir, déchiré entre deux affections et deux fidélités, vacille sous le poids de la maladie paternelle.
 
Un miracle se produit cependant, comme un éclair de lumière dans un ciel chargé de sombres nuages. Zahira reprend les droits sur sa propre vie et l’initiative de renouer avec Pierre (Zacharie Chasseriaud), ‘amoureux’ un temps écarté comme un fiancé non conforme au dogme familial. Le cinéaste filme alors, dans un chalet des Ardennes, au milieu d’une forêt ensoleillée et accueillante, les noces intimes, dans l’épanouissement affectif et sexuel, d’un partage consenti et libre. Une échappée belle, cadrée avec la distance délicate qui sied aux ‘premières fois’. Sans que nous sachions si la rebelle est portée par l’énergie d’un amour tout neuf ou toujours dépendante de liens affectifs anciens, Zacharia fait retour au domicile familial, se jette à nouveau dans la gueule du loup. Et nous assistons, le cœur serré, au dénouement tragique, fruit d’un engrenage fatal.
 
Une démarche cinématographique ambitieuse
Stephan Streker conserve, en tant que cinéaste, la passion pour les faits et le goût pour l’observation de la réalité dans sa complexité, qualités exigées dans l’exercice de son autre métier, le journalisme. Pour son troisième long métrage (après « Michael Blanco », « Le Monde nous appartient »), le réalisateur nourrit son script de nombreuses rencontres avec des membres de la communauté pakistanaise de Belgique, soumet pendant le tournage l’exactitude et la véracité des habitudes culturelles et linguistiques des personnages à la vigilance d’une consultante pakistanaise. Avec une exigence primordiale : restituer la complexité des enjeux dans lesquels se débattent les protagonistes, en particulier son héroïne. Dépassant la dénonciation d’une culture traditionnelle incapable de s’adapter à une supposée modernité occidentale, le film met au jour les tensions terribles entre générations à l’intérieur d’une même famille, le sexisme et l’oppression des femmes, vieux visages d’un patriarcat largement répandu. Bien plus, en choisissant d’accompagner, sans les juger, chacun de ses personnages, le cinéaste rejoint la tradition chère à Jean Renoir, une démarche empathique partagée avec les frères Dardenne. Il nous permet surtout d’appréhender la dimension inexorable, tragique, des forces ici à l’œuvre, des forces profondes qui dépassent les personnages et les mènent tous au désastre. Pour incarner Zahira, la comédienne Lina El Arabi rend perceptibles accès de vulnérabilité, souffle de liberté, entrée en résistance. Pareille interprétation nous pousse à croire que cette ‘Antigone de notre époque’, ‘riche de deux cultures’, comme la définit le réalisateur, n’est pas morte en vain. Sa soif d’émancipation nous concerne tous.
 
Sélections festivals :
Toronto, Angoulême (meilleur actrice, meilleur acteur), Bastia (prix du public, prix des lycéens), Pessac (prix du jury étudiant)


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