OF MEN AND WAR

OF MEN AND WAR
02.03.2015

rencontre, à l’issue de la séance, avec Laurent BÉCUE-RENARD, réalisateur.


"Of Men and War" : l'impossible repos du guerrier
Un documentaire saisissant accompagne les jeunes vétérans des guerres d'Irak et d'Afghanistan dans leur processus thérapeutique.


Ils sont une petite dizaine autour de la table. Bras musclés et tatoués. Lunettes noires. Des armoires à glace. L'un d'eux se met à raconter. À retourner là-bas, en Irak, ou en Afghanistan. Le sang d'un copain lui a giclé dessus. Plus tard, un autre dira qu'il a appuyé par erreur sur un fusil chargé, son ami est mort. Un troisième a tué une petite fille en défonçant une porte. Il y a aussi le brancardier aux premières loges de l'horreur, le médecin impuissant à sauver ceux qui pouvaient l'être... La scène ressurgit. Les larmes coulent. La glace de l'armoire se brise. Certains, qui ne peuvent supporter, détournent la tête, se lèvent de table, sortent de la salle pour fuir cette honte, cette rage, cette culpabilité qui se déversent. Un thérapeute, Fred Guzman, écoute. Dialogue. La caméra enregistre. Derrière elle, un Français, Laurent Bécue-Renard, qui est resté plus d'un an au Pathway Home, un centre de thérapie collective basé en Californie. Cela débouche sur Of Men and War, cent quarante minutes saisissantes.
Après des années de recherche, à force de patience, d'écoute, d'empathie, ce documentariste français a fait entrer sa caméra dans un lieu unique. "Aux États-Unis, le Veterans' Affairs est un État dans l'État. Il y a 24 millions d'anciens combattants. Ce département, qui compte 200 000 fonctionnaires, a un budget de 100 milliards et c'est le premier système de santé américain." Au début des années 1980, à l'initiative déjà de Guzman, vétéran du Vietnam, sept établissements sont ouverts pour traiter le PTSD : le Post-Traumatic Stress Disorder. Ce que l'on appelait jadis le "shell shock", la "battle fatigue" ou "le coeur du soldat", ce soldat qui mourait souvent d'une crise cardiaque, le coeur usé par le stress.

"La parole rentrée de mes grands-pères"

Mais, dans les années 2000, ces centres sont inadaptés pour des jeunes revenus d'Irak et d'Afghanistan : ils sont trois millions. Chaque jour, vingt-cinq tentent de se suicider. Grâce à un donateur anonyme de la Silicon Valley, Guzman ouvre le Pathway Home. Pendant quelques mois, de jeunes soldats atteints du PTSD viennent quotidiennement, pendant une à trois heures, s'asseoir autour d'une table. Ils sont physiquement indemnes ou, pour reprendre le très beau titre du livre de Jean-Paul Mari, reporter de guerre, "sans blessures apparentes". La thérapie de groupe est censée reconstituer l'expérience de la troupe.

Pour les convaincre d'accepter la caméra, Bécue-Renard leur a évoqué ses grands-pères, vétérans de la Première Guerre : "Ils n'ont jamais raconté, ni à leurs femmes ni à leurs enfants. J'ai vécu avec leur ombre portée. Je leur ai dit que j'avais besoin d'entendre, grâce à eux, la parole rentrée de mes grands-pères. Ils l'ont très bien compris.Bécue-Renard n'est pas arrivé par hasard là-bas. Politologue envoyé en Bosnie en 1995, il avait écouté les veuves de Sarajevo en thérapie, tirant de leurs récits un documentaire, De guerre lasses. Il y avait déjà expérimenté son postulat : la caméra fait partie du dispositif thérapeutique. "Je suis l'étranger, celui qui apporte la reconnaissance du monde extérieur, la validation de l'autre. Je ne suis pas là pour juger, tout ce qu'ils disent m'intéresse, je suis aussi le médiateur qui racontera toute l'histoire pour eux.

Le front et l'arrière

Cette histoire, Bécue-Renard l'a construite en alternant scènes de thérapie et scènes intimes, où les soldats "vivent" en famille, parlent avec leurs femmes, jouent avec leurs enfants : "Je fais percuter le front et l'arrière pour souligner l'énorme fossé. Le front, ils le revivent dans le huis clos thérapeutique, je le filme en HD brute, car c'est leur vérité psychique. L'arrière, par contre, est filmé en pro 35 mm, comme du cinéma, car, pour eux, le monde est devenu une fiction, un film, ils ne l'habitent plus vraiment."

Le guerrier traumatisé est presque un cliché. Mais rarement on avait avec autant d'attention, de rigueur montré en acte ce ressenti de l'homme à fleur de peau qui tente de recoller les morceaux. Chaque scène est un suspense. Un happening, dans les mots, les silences, les corps. Ces hommes qui avaient appris à ne jamais baisser la garde sur le front - sinon, ils étaient tués ou mettaient en danger leurs copains - apprennent à la baisser. Et à l'écran, c'est la vraie guerre qui ressurgit, avec ses ravages, interminables. Un sacrifice d'hommes, de fils, que Bécue-Renard entend explorer en France dans un prochain documentaire.


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