SANS ADIEU

SANS ADIEU
14.11.2017

séance suivie d’une rencontre avec Pierre VINOUR, producteur-réalisateur.


« Sans adieu » : derniers vestiges du monde paysan d’antan
Le documentaire posthume du photographe Christophe Agou montre au plus près l’isolement de petits exploitants du Forez.


Sans adieu est un documentaire posthume, qui nous est donc adressé depuis ce drôle de lieu qu’est la mort.
Christophe Agou, photographe français installé aux Etats-Unis et réputé, entre autres, pour ses séries sur le métro new-yorkais (Life Below) ou sur les ruines du 11-Septembre (Ground Zero), travaillait à partir de 2002 à la réalisation de son premier long-métrage pour le cinéma.
En septembre 2015, pendant les dernières retouches du montage, il mourait à l’âge de 45 ans des suites d’un cancer, sans avoir assisté à la divulgation de cette œuvre poignante.
Sans adieu n’est pas sans rapport avec le travail photographique d’Agou, puisqu’il s’inscrit dans la continuité d’une monographie, Face au silence (Actes Sud, 2010), consacrée à un monde paysan en voie de disparition. Le film est le fruit des visites successives que Christophe Agou a rendues, entre 2002 et 2012, à de ­petits exploitants agricoles du ­Forez, en Auvergne, région dont il est lui-même originaire. Claudette, 75 ans, qui vit parmi les poules et vitupère à longueur de temps contre les services sociaux pour ne pas vendre sa ferme à n’importe qui. Jean-Clément, qui voit son troupeau embarqué de force à l’abattoir, par mesure de prévention contre la vache folle. Christiane, traquée par un hiver mordant dans une demeure ébréchée. Raymond, qui ne se remet pas de la mort de son frère. En dépeignant les conditions de vie de ces gens, le film en expose l’isolement, le délabrement, l’abandon. Ils sont les derniers vestiges d’un mode de vie immuable, balayé par les réglementations extérieures, la concurrence des grandes exploitations, la loi du marché.

Corps vieillis, brisés, usés

A première vue, le film de Chris­tophe Agou s’inscrit dans une prolifique tradition documentaire ­consistant à recueillir les traces d’une paysannerie déclinante, et dont le modèle canonique serait Farrebique (1946), de Georges Rouquier (qui ressort simultanément en copie restaurée). Si prolifique, d’ailleurs, qu’elle a fini par virer au cliché. Pourtant, Sans adieu ne reprend pas à son compte ce motif de déploration mélancolique, mais lui substitue une forme de pessimisme actif et vigoureux. En effet, si Agou filme cette désolation rurale, c’est bel et bien com­me un théâtre de l’absurde, dont le tableau noir et désespéré n’exclut pas, bien au contraire, une forme d’humour vital.
Car que voit-on, finalement ? Des corps vieillis, brisés, usés, qui se ­retrouvent aux prises avec des ­fermes trop grandes, et dont ils ne peuvent plus assumer les travaux quotidiens ni l’entretien ordinaire. Les lieux de vie deviennent des cavernes envahies d’objets amoncelés et de détritus, les exploitations de grands chaos de boue, de rouille et de calamine, où les animaux s’ébattent en liberté. Au milieu de cela, la pauvre figure humaine, terrée, hirsute, enfouie, semble attendre la mort dans un sursaut de ­colère et d’impatience. Comme Colette, dont les coups de sang en dialecte forézien saturent ponctuellement la bande-son. De ces éclats de voix et de cette existence ramenée à des données élémentaires, le film tire des accents ­beckettiens (on pense beaucoup au Dépeupleur), voire parfois céliniens (cette parole fulminante des paysans, roulant en continu comme un monologue intérieur).

Gestes sidérants

La caméra légère et mobile de Christophe Agou s’immisce dans les recoins et interstices de cet univers ravagé, fait d’espaces encombrés, recroquevillés, enchâssés et pourtant cernés par le vide (vide des pouvoirs publics, de l’assistance, des services). L’image est singulièrement attachée aux matières sombres, sévères, élémentaires de la campagne sombrant dans l’automne : brume, boue, crasse, poussière, paille, etc. Cette proximité sidérante est due en grande partie à la confiance que les paysans accordent au réali­sateur, qui les filme comme s’il faisait partie de la maison.

Le film se gonfle alors de tout ce qui n’est pas filmé, c’est-à-dire de la relation au long cours qui engage le cinéaste auprès de ses personnages. Ce qui lui permet de capter une foule de gestes sidérants, dont Sans adieu est constellé tout du long. Comme Claudine se réveillant parmi les poules dans la voiture délabrée qui lui sert de dortoir. Comme Jean-Clément qui tient à assister à l’enlèvement de ses vaches et agrippe au moment fatidique la main de sa femme, les deux s’accrochant l’un à l’autre pour ne pas s’écrouler devant le désastre. Un grand film, ce n’est peut-être que cela : la captation miraculeuse d’un geste inoubliable par lequel s’engouffrent tout le chaos et la discorde des émotions humaines.


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