LE GRAND RETOURNEMENT

LE GRAND RETOURNEMENT
25.01.2013

rencontre, à l’issue de la projection, avec Gérard Mordillat, réalisateur


Le Grand Retournement est une adaptation de la pièce de Frédéric Lordon intitulée "D’un retournement l’autre - Comédie sérieuse sur la crise financière", publiée en 2011. On dit que dès sa sortie en librairie, le réalisateur Gérard Mordillat a appelé l’auteur pour qu’il ne cède ses droits à personne d’autre que lui.

Le grand retournement au cinéma

Gérard Mordillat rencontrera le public Lillois à l’issue de la projection en avant-première de Le grand retournement qui se déroulera lundi 14 janvier à 20h00 au cinéma Le Métropole.
Gérard Mordillat s’est entouré d’acteurs ayant déjà tourné dans ses précédents films, à l’instar de Franck De La Personne, François Morel ou encore Jacques Pater.
Dans Le Grand Retournement, les personnages ne portent pas de nom. Frédéric Lordon, l'auteur de la pièce dont est tiré le film, explique : "Je voulais faire un théâtre d’archétypes, sans profondeur, sans psychologie ni états d’âme, avec des personnages réduits à l’état de simples supports des forces sociales qui s’emparent d’eux et qui parlent pour eux."

Qu'est-ce que Le grand retournement?

C’est la crise, la bourse dégringole, les banques sont au bord de la faillite, le crédit est mort, l’économie se meurt… Pour sauver leurs mises les banquiers font appel à l’État. L’État haï est soudain le sauveur ! Les citoyens paieront pour que le système perdure, que les riches restent riches, les pauvres pauvres. La pièce d’origine de Frédéric Lordon est écrite en alexandrin, un exercice difficile pour des comédiens peu expérimentés. Heureusement, une partie du casting de Le Grand Retournement est habituée à se produire sur les planches, à l’image d’Edouard Baer et de Jacques Weber. C’est tragique comme du Racine, comique comme du Molière…

Avant Le grand retournement

Les prises de vue ont été effectuées à Aubervilliers, dans une usine. Le décor d’une zone industrielle à l’abandon renvoie aux conséquences néfastes de la crise financière. Gérard Mordillat avait déjà tourné une scène dans ce lieu en 2011 pour le téléfilm Les Cinq Parties du monde.
Le Grand Retournement marque la quatrième collaboration de Jacques Weber avec François Morel, après HH, Hitler à Hollywood en 2010, Que la lumiere soit en 1997 et Beaumarchais, l'insolent en 1996.
Le film comporte également des images d’archives qui viennent créer un contraste entre l’intrigue du film et l’époque précédant la crise financière. Gérard Mordillat explique ce choix de mise en scène : "Ce sont peu de plans mais ils nous ancrent de façon certaine dans le réel, dans le ici et maintenant. Le film n'est pas un conte philosophique ni un exercice de style, c'est un essai critique très radical sur le fonctionnement du capitalisme, sur ses dérives, sur les catastrophes que provoque la quête éperdue du profit. C'est du réel, du contemporain, presque du documentaire, d'où l'appel aux archives."
Même s’ils se connaissent depuis le Conservatoire, Jacques Weber et Gérard Mordillat n’ont jamais tourné ensemble. C'est désormais chose faite pour le plus grand plaisir du réalisateur, qui précise : "Surtout que, dans le domaine de l’alexandrin, Jacques Weber est pour moi un premier violon extraordinaire."
La dégringolade des marchés survenue ces dernières années inspire bon nombre de cinéastes qui tentent de rendre compte des coulisses de la finance à travers leurs films : on compte par exemple J. C. Chandor avec Margin Call, Oliver Stone avec Wall Street : l'argent ne dort jamais ou encore Costa-Gavras avec Le Capital.
Un film à découvrir. En revanche, on peut regretter de ne pas assez entendre ceux qui défendent le marché. Une fois encore on entend parler d'eux, mis sans entendre ceux qu'ils défendent eux aussi.


GÉRARD MORDILLAT – ENTRETIEN

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter la pièce de théâtre dont est tiré Le grand retournement ?
J’ai lu D’un retournement l’autre quasiment à sa publication et j’ai immédiatement appelé Frédéric Lordon pour lui demander de n’en céder les droits à personne. Il n’y avait que moi pour en faire un film ! Un film qui, selon la magnifique définition de Jean Cocteau, serait « un objet difficile à ramasser ». Je trouvais le texte brillant, très drôle et très fin, sans compter que je partageais en tous points l’analyse économique et financière qu’il proposait. Il est vrai aussi que j’aime faire des films à partir de textes qui ne sont pas a priori cinématographiques, comme En compagnie d’Antonin Artaud d’après le journal de Jacques Prevel. Le journal d’un jeune poète qui passe ses journées en quête de nourriture et ne pense qu’à écrire n’est pas par nature l’objet idéal pour un scénariste ni ce qui excite d’emblée les producteurs. La pièce de Frédéric Lordon portait en elle le même genre de défi.
Quels aménagements avez-vous apportés au texte de Frédéric Lordon pour en faire un film ?
La pièce de Frédéric Lordon a été écrite d’abord pour être lue, ensuite éventuellement pour être jouée mais je ne crois pas que la dimension scénique ou cinématographique ait été la préoccupation centrale de l’auteur. Il fallait donc l’amener au cinéma, l’adapter. Mon travail s’est déroulé en deux temps. D’abord j’ai fait éclater le texte pour répartir les répliques entre les rôles et définir le caractère des personnages, le banquier Franck serait dans le registre ” ecclésiastique “, le banquier Pater serait l’ami de toujours, le banquier Barbin un illuminé, le premier deuxième conseiller, Benjamin Wangermée, serait comme un écureuil fou, son remplaçant jouerait Hernani etc… Ensuite autour d’une table, avec les acteurs, nous avons confronté mon adaptation aux nécessités de l’oralité, nous avons travaillé à la ” mettre en bouche ” si vous préférez. Par exemple, dès la première lecture, Jacques Weber nous a suggéré de ” faire du Rostand “, c’est-à-dire non seulement répartir les répliques, mais ne pas hésiter à donner trois mots d’un vers à l’un, trois à l’autre et six au dernier, ce qui souligne immédiatement l’humour du texte. Lecture après lecture, je crois que c’est autour de cette table que le film s’est construit, quand chaque acteur s’est emparé des alexandrins de Lordon pour les faire siens, pour qu’ils leur passent dans les moelles jusqu’à paraître absolument naturels et quotidiens. L’enjeu était de faire du cinéma, pas du théâtre ! Dès lors n’avons-nous pas hésité à modifier tel ou tel vers pour aller toujours vers plus de simplicité tout en respectant à la lettre le texte de Frédéric Lordon.
Il a suivi ce travail ?
Tout a été fait avec son accord. Jour après jour, je lui soumettais nos modifications… Ce qui d’ailleurs l’invitait à nous en proposer d’autres !Selon quels critères avez-vous choisi vos interprètes ?
Pour leur talent bien sûr, pour leur expérience des alexandrins mais aussi pour leur capacité à s’engager sur un tel texte, à relever le défi qu’il représentait et en partager les conclusions. Ce n’a pas été difficile de les convaincre. Tous ont dit oui tout de suite ! Aussi vite que Véra Belmont m’a dit oui pour produire le film… C’était le même enthousiasme des deux côtés.
Vous n’aviez jamais travaillé avec Jacques Weber ?
Je connais Jacques depuis le Conservatoire, nous nous sommes promis cinquante fois de tourner ensemble sans jamais parvenir à le faire, eh bien Le Grand Retournement nous offrait enfin l’occasion que nous cherchions. Surtout que, dans le domaine de l’alexandrin, Jacques Weber est pour moi un premier violon extraordinaire. Je n’avais jamais tourné non plus avec Alain Pralon. Il m’a fait confiance par amitié comme Edouard Baer qui regrettait encore que je n’aie pu lui trouver un rôle dans les Vivants et les morts. Les autres acteurs étaient tous dans mes précédents films. Cela signifie que j’ai fait le casting avec ma troupe au sens large ! Comme il n’y avait que des personnages masculins dans la pièce de Lordon, j’ai aussi attribué des rôles à deux actrices que j’adore : Odile Conseil et Christine Murillo.
Le rôle du nouveau ” deuxième conseiller ” est-il d’être le porte-parole de l’auteur ?
Cela me paraît évident ! C’est aussi le mien. Et c’était d’ailleurs la principale difficulté pour Patrick Mille qui, contrairement à d’autres, n’avait pas de ” morceau de bravoure ” pour se mettre en valeur. Il devait jouer avec une grande détermination intellectuelle, philosophique et politique. Cela impliquait non seulement de posséder parfaitement le texte mais, plus encore, d’être si complétement en accord avec lui qu’à aucun moment il ne puisse donner l’impression de dérouler un collier de citations. Sa performance est à la hauteur de cette difficulté.
La première fois qu’on découvre le Président de la République, il tient à la main une manette de console vidéo. Faut-il y voir un message particulier ?
Pour moi Elie Triffault, qui incarne ce rôle du Président, c’était Hamlet. Le spectateur devait sans cesse s’interroger pour savoir si le président était un enfant idiot ou le plus rusé d’entre tous. Comme Hamlet c’est un enfant monstre, fou et lucide à la fois. Et sa manette de console vidéo représente en quelque sorte le crâne de Yorick [rires] !
Comment avez-vous contourné l’écueil du théâtre filmé ?
J’avais déjà connu deux expériences dans ce domaine, les Sonnets de Shakespeare qu’avaient mis en scène Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret et Architruc d’après Robert Pinget. Le théâtre m’inspire mais je me garde bien d’en copier les effets ou pire, de l’illustrer. Filmer le théâtre, c’est ma façon de l’apprivoiser, de l’arracher à la scène. Je ne tourne pas de “captation”, je le fais mien en en faisant du cinéma. C’est toujours une mise-en-scène originale. Le Grand Retournement paye sa dette au théâtre par l’usage de l’alexandrin et s’en affranchit aussitôt en oubliant les planches pour ne connaître que le cadre et sa lumière.
Où le film a-t-il été tourné ?
Nous avons tourné dans l’usine Babcock d’Aubervilliers dont j’avais déjà utilisé un bureau désaffecté pour une scène des Cinq parties du monde.
Pourquoi avez-vous choisi pour décor cette friche industrielle à l’abandon ?
Il y avait une chose dont j’étais certain : je ne voulais pas tourner dans les ors de la République ; cela aurait été totalement pléonastique d’aller filmer dans un palais ou je ne sais quelle institution. J’ai également évacué l’éventualité de tourner dans un décor hyper moderne avec de grandes surfaces vitrées ; décor qui aurait signifié une dépendance totale par rapport à la météo, une structure plus lourde sur le plan technique et d’autant moins de temps pour les acteurs. L’idée de la ruine industrielle s’est très rapidement imposée. Elle renvoie métaphoriquement à la destruction absolue provoquée par la crise financière et bancaire. C’est un décor de désolation. Les lieux gardent la trace de leur splendeur passée dont il ne reste que des vestiges, ferrailles, gravats, effondrements ; la banque centrale n’est plus qu’un trou et l’Élysée un pan de mur… Dans cet espace, dans ce désastre architectural si photogénique, je pouvais à la fois faire du cinéma et laisser du champ aux acteurs sans les contraindre à l’excès.
Pourquoi avez-vous utilisé des images d’archives ?
Il me semblait important de figurer cette idée de l’effondrement, cet “avant” de la ruine. Et puis, à la fin du film, je voulais que le peuple prenne possession de l’image. Ce sont peu de plans mais ils nous ancrent de façon certaine dans le réel, dans le ici et maintenant. Le film n’est pas un conte philosophique ni un exercice de style, c’est un essai critique très radical sur le fonctionnement du capitalisme, sur ses dérives, sur les catastrophes que provoque la quête éperdue du profit. C’est du réel, du contemporain, presque du documentaire, d’où l’appel aux archives.
Le livre est paru en mai 2011. Entre-temps, la situation politique a changé. En avez-vous tenu compte ?
Les acteurs, Frédéric Lordon et moi-même étions d’accord sur le fait qu’il n’y avait aucun réaménagement à opérer. Que ce serait une erreur de vouloir coller à l’actualité. La mise en cause de la politique néo-libérale d’un gouvernement de droite l’est encore aujourd’hui – et peut-être de façon beaucoup plus cruelle – sous un gouvernement de gauche. La force de l’analyse de Frédéric Lordon, c’est qu’elle traverse le temps. La critique que l’on peut faire aujourd’hui des institutions bancaires, de la Banque Centrale Européenne, de l’asservissement du politique à l’économie est tout aussi fondée qu’elle l’était il y a trois ans. La question qui se pose, et qui se posera à ceux qui verront le film en 2013 : comment se fait-il qu’un gouvernement socialiste élu par une majorité populaire poursuive une politique économique et financière au détriment absolu des intérêts de ses électeurs ?
Vous écrivez des livres, vous réalisez des films, des fictions comme des documentaires. Quel lien établissez-vous entre ces diverses activités ?
Pour moi, tout cela, c’est de l’écriture, qu’elle soit littéraire ou cinématographique. Je ne vois pas pourquoi je me priverais de tous les moyens qui sont à portée de ma main et de mes yeux. Alors j’écris des romans, des essais, des poèmes, des scénarios, je tourne sur les origines du christianisme, sur le discours patronal, sur Antonin Artaud, des drames, des comédies, des clips avec Renaud, Billy-ze-Kick, Fucking Fernand et tant d’autres choses… parce que je ne connais rien de plus accablant que la monotonie. Je combats cette idée de la spécialisation héritée du XIXe siècle qui voudrait que l’on ne fasse qu’une chose répétée à l’infini. Je ne me répète pas, je ne me retourne pas, j’avance entre livres et films. Définitivement, le cinéma et la littérature s’allument pour moi de feux réciproques et il n’y a pas de hiatus entre ce que je tourne et ce que j’écris.
Qu’attendez-vous du Grand retournement ?
J’espère que le public ressentira le côté jubilatoire de cette comédie sérieuse, le plaisir qu’il y a à comprendre par cette voie si inattendue la situation économique et financière dans laquelle nous sommes et à l’analyser. Cela me comblerait. Pour moi, le cinéma reste un extraordinaire outil critique et ici l’alexandrin, loin d’égarer le spectateur, il suscite une écoute particulièrement aigüe de ce qui se dit et qui se dit si bien que l’on rit alors qu’on devrait pleurer.


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