TIREZ LA LANGUE MADEMOISELLE

TIREZ LA LANGUE MADEMOISELLE
12.09.2013

RENCONTRE, ÀL’ISSUE DE LA PROJECTION AVEC, AXELLE ROPERT, RÉALISATRICE


Entretien avec Axelle Ropert


Comment est née l’histoire de Tirez la langue Mademoiselle ?
De longues rêveries devant mes fenêtres.
J’adore Paris, j’habite dans le 13ème arrondissement, à la frontière du quartier chinois, un territoire qui a été peu filmé. C’est un quartier anodin en apparence, et même moche quand on ne le connaît pas et qu’on ne fait qu’y passer, pourtant c’est un espace très cinématographique. Y tourner ce film, c’était révéler les éléments cachés de cet endroit, la beauté secrète des HLM et des grandes tours quand elles sont vraiment regardées. C’est une beauté qui n’est pas immédiatement frappante, mais qui « remonte » quand on fait l’effort de la chercher.

Votre histoire romanesque est d’abord celle de deux frères, Boris et Dimitri, qui sont toujours ensemble, et qui habitent même l’un en face de l’autre. Pourquoi ?
Ils vivent dans des appartements qui se font vis-à-vis, pour apporter d’emblée une sensation saisissante et curieuse sur la profondeur de leur lien. Ca permettait de poser de manière simple et incontestable l’amour frontal qui les unit. Pourtant ce lien n’a rien de pathologique, il ne faut rien y chercher de malaisant. Les héros de mon film sont des frères qui certes s’aiment plus que la raison ne le demande, mais cet amour n’est ni maladif, ni névrotique, et ne comptez pas sur moi pour le psychanalyser ! J’adore les grandes histoires d’amour/amitié entre hommes dans les films américains classiques.

Tirez la langue Mademoiselle est-il un film d’amour ?

Oui, l’amour au sens le plus romantique du terme. Emporté, entier, et courant même le risque du ridicule. La figure de la médecine dans le film est d’ailleurs une figure professionnelle, quasi naïve de l’amour. Mes deux médecins, frères et héros de l’histoire sont très concrets, très classiques. Ils prennent soin des gens autour d’eux. Ils ne sont pas du tout des médecins au sens contemporain du terme, comme on en voit dans les séries télé, ils ne sont ni névrosés, ni obsessionnels, ils ne sont pas bizarres. Ils exercent la médecine au sens le plus habituel, mais aussi le plus idéalisé du mot, c’est-à-dire : prendre soin des autres.

Pourquoi ces deux frères incarnés par Laurent Stocker et Cédric Kahn sont-ils aussi dissemblables physiquement ?

C’est un choix tardif, au début j’avais plutôt pensé prendre deux acteurs proches physiquement. Et puis finalement, il y avait quelque chose de piquant dans le fait qu’ils soient si différents, qu’ils soient à l’opposé physiquement l’un de l’autre. Ca obligeait à trouver des ressemblances secrètes. Cédric Kahn et Laurent Stocker côte à côte, c’est le jour et la nuit. Et ça les faisait rire au début parce qu’ils disaient : « Personne ne va croire qu’on est frères ! ». Et l’idée de trouver derrière cette position de façade quelque chose de commun devenait obligatoire. Personnellement je ne sais pas pourquoi ces deux frères s’aiment à ce point, je n’en ai aucune idée. J’ai posé la question à Laurent et Cédric en leur disant d’essayer d’y répondre, que ça faisait partie de leur travail d’acteurs. Ils n’ont pas trouvé. Encore aujourd’hui je ne peux pas répondre. C’est le spectateur qui saura.

Vos deux héros dissemblables font face à une femme, une héroïne au physique lui aussi très déterminé.

J’ai proposé le rôle à Louise Bourgoin parce qu’elle est atypique dans le cinéma français. Elle est très grande, très charpentée, elle a des traits forts, son visage est celui d’une madone, mais d’une madone espiègle, qui ne penserait pas seulement à Dieu et qui aimerait faire des blagues. Elle était déconcertée au début de la préparation du film quand je le lui disais « Allez mange ma cocotte, avec moi pas besoin d’être maigre ». Oui, elle a quelque chose de vigoureux et d’affirmé. Ce n’est pas du tout une petite beauté délicate. Elle est très carrée. Et face à ces deux frères qui sont fragiles, il fallait mettre une femme qui ait cette forte stature, cette présence. Dans leurs vies, son irruption fonctionne comme une collision.

Quelle est la couleur de ce personnage puissant ?

C’est une femme « rouge » et une femme de la nuit. Ca va bien ensemble. Vêtue de rouge, l’héroïne devient un personnage saillant. On la voit dans la ville grise. Elle est remarquable. C’était aussi simple que ça. Une raison visuelle. Mais c’est aussi une femme de la nuit. Pleins de discrets indices l’assimilent à ça, à une déesse nocturne : une chouette collée sur sa porte d’entrée, de minuscules petites lunes dessinées sous ses yeux quand elle se maquille pour son travail...

La nuit met dans un autre état, un peu comme l’alcoolisme dont l’un des deux frères souffre ?

La question de l’alcoolisme dans le film est là encore quelque chose de mystérieux. Pour moi, le frère cadet était alcoolique, forcément. C’est une intuition que j’ai eue très tôt. C’était une voie très cohérente pour incarner une autre idée de gouffre, celle dans lequel le personnage de Dimitri, se trouve. Il se sait et se sent condamné. Et puis, j’ai une passion personnelle pour les acteurs alcooliques, j’ai le sentiment qu’il y a un lien entre le fait de jouer et celui de boire. Mais, je précise que Laurent Stocker est parfaitement sobre dans la vie...

Le film est à la fois doux et violent, quelle était la note prédominante pour vous à trouver ?

C’est une question très importante pour moi, cet équilibre entre la douceur et la violence, elle revenait sans cesse à l’écriture, pendant la direction d’acteurs, pendant le montage. Il y a des personnes qui paient pour d’autres dans la vie. Il y a des personnages qui sont sacrifiés, et qui se sacrifient pour d’autres. Ce film montre les choses très injustes qui se passent tout le temps dans l’existence. Il est très injuste par exemple que le personnage de Dimitri n’ait pas droit à l’amour. Et c’est très injuste que le personnage de Charles soit mourant et prenne pour tous les autres. C’est un film sur la violence injuste de la vie, l’injustice de l’amour et du bonheur. Je voulais faire un film où l’on se félicite du bonheur des uns tout en souffrant du malheur « collatéral » des autres, que les deux émotions soient indénouables.

Les personnages déclarent rapidement et à haute voix leur amour, sous une forme étonnamment directe...
Quelqu’un m’a dit à propos de ça, en rigolant : « Est-ce que c’est une habitude dans le 13ème arrondissement de dire « je t’aime » comme ça frontalement à quelqu’un ? » En réalité j’aimerais que dans la vie, on se dise les choses, comme ça on gagnerait beaucoup de temps ! Je suis très marquée par les films de François Truffaut où, quand un personnage est amoureux d’un autre personnage, il ne prend aucune précaution, il le dit publiquement, il crée une espèce de scandale comme à la fin de Baisers volés, où un personnage (Serge Rousseau) fait une déclaration incroyable sur un banc à l’héroïne (Claude Jade). Ca m’a marquée à tout jamais. C’est généreux, violent, sauvage et j’aime l’idée que l’amour est asocial et ne s’embarrasse ni de préjugés, ni de délicatesse.

Cette franchise, cette audace n’empêche pas les personnages d’être inquiets.
Il est très naturel quand on est adulte d’être inquiet, non ? Je fais à répétition un cauchemar que je vous raconte car il est comme le revers négatif du film : dans ce cauchemar, je suis devant la fenêtre de ma chambre, je regarde les tours du 13ème, et peu à peu je me rends compte avec terreur qu’elles sont en train de pencher inexorablement, qu’elles sont en train de tomber, et que je dois prévenir tout le quartier de l’apocalypse imminente. Hé bien, je me dis maintenant que mes deux frères Pizarnik sont les pompiers de ce cauchemar ! Je voulais créer des personnages qui ont quelque chose de noble et d’entier, sans pour autant être mièvres. En quoi alors ces personnages nobles sont modernes ? Comment avoir une noblesse d’âme en 2013 sans sembler désuet ou simplet ?

Le courage fonctionne comme une énergie vitale chez vos personnages.
J’adore le courage. C’est une vertu à laquelle je suis très sensible. Mes personnages ont un courage quotidien, et pour vivre il faut être courageux. C’est un courage qui peut paraître modeste, trivial, ce sont juste des gens qui essaient de vivre et de ne pas trop se faire de mal les uns aux autres. Cela me fait penser à une phrase mystérieuse d’Eric Rohmer, à laquelle je songe souvent sans bien la comprendre : « Le cinéma par essence est optimiste ». Cela ne veut pas du tout dire que le cinéma doit donner des leçons de vie, ni que tous les films doivent se terminer bien. Selon moi, ça veut dire que le cinéma, du fait qu’il enregistre l’être du monde, est un art profondément vigoureux , vivant, vaillant, même lorsqu’il raconte des histoires tristes. Je me sens toujours revigorée quand je vais au cinéma, pas vous ? Rohmer a raison, les films arrivent à créer une force souterraine de vie.


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