VIOLETTE

VIOLETTE
30.10.2013

rencontre avec Martin Provost, réalisateur à l’issue de la projection en avant-première nationale


Septembre 1964
La Bâtarde obtient un succès retentissant

Ce que la publication de La Bâtarde a représenté à sa sortie est difficile à concevoir à présent. Il est certain que la préface de Simone de Beauvoir a beaucoup compté pour son succès. Le livre et l’auteur bénéficiaient de la caution d’un écrivain dont l’intégrité et l’engagement pour la cause des femmes, depuis la publication du Deuxième sexe (1949) n’étaient mis en cause par personne. La publication des Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), de La Force de l’Âge (1960) et de La Force des Choses (1964) avait montré combien la vie personnelle de Beauvoir s’identifiait avec ses convictions philosophiques et féministes. Et c’est donc aussi comme le livre d’une femme authentique et audacieuse que fut lu celui de Violette Leduc.
Sa bâtardise, sorte de malédiction sociale, contre laquelle elle lutta en s’affranchissant d’une chape familiale étouffante et en construisant une œuvre poétique originale, n’était pas sa seule caractéristique. Sa bisexualité, sa pratique du marché noir, ses amitiés pour les homosexuels, son avortement, tous les éléments qu’elle révélait de sa personnalité et de sa vie éveillèrent, selon le public, sympathie ou révulsion. En tout cas, ils frappaient. Son style très inventif avait parfois été décrié par une certaine critique réactionnaire qui la raillait, même lorsqu’elle était peu connue, dès ses tout premiers livres. Mais les plus grands écrivains (outre le couple Sartre-Beauvoir, Albert Camus, Jean Genet, Jean Cocteau, Marcel Jouhandeau, Nathalie Sarraute) avaient immédiatement reconnu son talent.
Quand La Bâtarde la sortit de l’ombre, elle fut plébiscitée par les premières militantes du futur MLF. Et Violette Leduc signera le manifeste des « 343 salopes », pour la légalisation de l’avortement. On ne s’étonnera pas des sympathies qui naquirent dès lors avec d’autres écrivains femmes, du monde entier, comme Kate Millett, en particulier. La laideur dont elle s’était tant plainte dans sa jeunesse apparaissait moins avec l’âge. Et c’était surtout une personnalité éclatante, élégante et provocante, que l’on découvrait et dont on se disputait la présence dans les soirées où ses insolences ne déplaisaient pas.
Elle fut traduite dans beaucoup de langues à ce titre, comme figure d’une militante pour la cause des femmes. Et elle fut rapidement inscrite comme référence incontournable dans les Gender Studies, dans différentes universités où les thèses se sont multipliées à partir des années 1990 et ne cessent de se soutenir.  Son statut d’écrivain profondément littéraire, qui avait été immédiatement souligné par ses « parrains » tarda, paradoxalement, à reparaître au premier plan. Mais le dépôt de ses archives à l’IMEC (Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine) et la publication de sa biographie par Carlo Jansiti, ainsi que l’édition de sa correspondance, ont ranimé encore l’intérêt pour son œuvre  qui pendant quelque temps était considérée non sans condescendance, même si, dès 1970, la publication de La Folie en tête ne pouvait que confirmer la très haute tenue poétique de ses livres et leur singularité. Elle s’y attardait, notamment, sur ses relations avec Jean Genet. Violette Leduc n’était pas dupe de son succès qu’elle trouvait un peu « vulgaire » et surtout trop tardif. Néanmoins, elle répondit à de très nombreuses interviews avec un mélange de gouaille qui faisait d’elle une « cliente » idéale des émissions de télévision et de radio, et de profondeur psychologique, de raffinement intellectuel qui ne pouvaient tromper sur sa culture et sur son exigence littéraire. Et sur sa vénération presque mystique de la littérature.


Entretien avec Martin Provost

Comment avez-vous découvert Violette Leduc ?
Par René de Ceccatty, que j’ai rencontré en 2007. J’étais en train d’écrire Séraphine. René m’a dit : « Vous faites un film sur Séraphine, mais est-ce que vous connaissez Violette Leduc ? ». Je n’avais rien lu d’elle, je connaissais seulement son nom. Il m’a donné un texte inédit que Violette avait écrit sur Séraphine, refusé à l’époque par Les Temps Modernes. Un texte d’une lucidité et d’une beauté stupéfiantes. René m’a aussi offert la biographie qu’il avait écrite sur Violette. Je l’ai lue, puis j’ai dévoré La Bâtarde, Trésors à Prendre, etc. J’ai dit à René : « Il faut faire un film sur Violette ». L’idée du diptyque était née. Pour moi, Séraphine et Violette sont sœurs. Leurs histoires sont si proches, c’est troublant.  

Vous montrez dans votre film une Violette dépouillée, d’une vérité intime, en la délivrant de tous les clichés sulfureux qui s’étaient attachés à sa réputation de romancière.
Plus j’avançais dans mes découvertes, plus j’étais bouleversé par ce qu’il y a de secret en elle, de fragile et de blessé, tandis que le personnage public, surtout célèbre après les années soixante, personnage qui se voulait sulfureux et extravagant, me touchait moins. Il n’était qu’une façade. Je voulais approcher la vraie Violette. Celle qui cherche l’amour et s’enferme dans une grande solitude pour écrire. La vie n’a pas été tendre avec elle. On la disait chiante. Ça ne me suffisait pas. Je la voyais très insécurisée, tellement seule, se battant avec elle-même, mais en recherche. Cette insécurité et cette solitude sont pour moi son moteur principal. On parle peu du risque pris par chaque artiste, qu’il soit peintre, écrivain, ou metteur scène. On ne voit le plus souvent que l’aboutissement, le succès, quand il arrive. Il faut une grande part d’inconscience, mais aussi de courage, de persévérance, pour s’engager dans cette voie, et y rester. Avec le temps, on se rend compte que la solitude est extrêmement féconde, que c’est une alliée, absolument nécessaire, comme le silence. Ils renvoient à l’être intérieur qui n’a de cesse de grandir et de se développer, mais il faut parfois une vie pour le comprendre.

Comment vous est venue l’idée de découper le film en chapitres, comme si l’on ouvrait un livre ?
C’est venu peu à peu. Je me suis rendu compte que la succession de rencontres qui parsemaient le parcours de Violette correspondait soit à certains de ses livres, soit à des événements fondateurs de son évolution. Au montage, cela s’est précisé. Ne restaient que les êtres qui avaient compté, l’avant-dernier chapitre étant dédié au village de Faucon, en Provence, où elle a vécu et terminé sa vie.
Des personnages, puis le lieu où elle achètera sa maison, puis le livre qui fait son succès... Le film nous montre la trajectoire d’une véritable héroïne, vers son affranchissement. 
Oui, je voulais faire de Violette une héroïne et je voulais qu’apparaissent dans le film tous les personnages fondamentaux de son histoire, personnages dont elle va également devoir se délivrer. Pour grandir, il est indispensable de savoir aussi s’affranchir de tout ce qui nous a aidé à nous construire. Violette dépendante de sa mère, puis de Simone de Beauvoir, se libère de cette dépendance en écrivant La Bâtarde. En les quittant intérieurement, elle trouve sa place. C’est pour cela que le chapitre sur Berthe, la mère de Violette, arrive si tard dans le film. C’est le moment où le conflit est à son apogée, il peut donc se dénouer.

Vous montrez d’ailleurs Berthe avec justesse dans ses manquements, mais aussi sa volonté de prendre soin de sa fille.
Berthe est un personnage central du film. Personnage central de la vie de Violette puisque cette dernière l’aime autant qu’elle lui en veut de l’avoir mise au monde. Berthe n’était pas une mauvaise femme. Elle n’a sans doute pas été une bonne mère, (Violette n’a été déclarée à l’état civil qu’à l’âge de deux ans) bien que je m’interroge beaucoup sur ce rôle de bonne ou de mauvaise mère. Cela ne veut pas dire grand chose. Berthe a fait comme elle a pu, et je ne voulais surtout pas la condamner, comme Violette le fait, mais au contraire montrer que Violette ne voit qu’une partie d’elle, celle avec laquelle elle a des comptes à régler. C’est la même chose avec Maurice Sachs, être obscur qui abandonne Violette, alors qu’il la pousse à écrire. Il a sa part dans la construction intime de l’écrivain qu’elle va devenir. Rien n’est jamais noir ou blanc. Il y a les gris, les nuances. J’en reviens toujours à cela, donner à chaque personnage toutes ses chances. Une juste place. C’est ainsi que l’on trouve la sienne.

A la fin de la guerre, Violette Leduc rencontre une mère symbolique, Simone de Beauvoir, qui assume un rôle de mentor et de mécène.
C’est le lien le plus fort que Violette a eu dans son existence, même si elle a vécu des amours tumultueuses et complexes par ailleurs. Le deuxième chapitre du film, c’est leur rencontre, à Paris. Violette aperçoit chez un ami de Maurice, à qui elle livre de la viande, le roman L’invitée de Simone de Beauvoir. Elle est tout de suite frappée par la taille du livre. « Etre une femme et écrire un si gros livre… », dit-elle. Elle le lit. Elle est saisie. Elle ne pense plus qu’à rencontrer Simone de Beauvoir pour lui donner son premier manuscrit, L’Asphyxie. Violette la trouve au café du Flore où Simone écrit chaque matin, elle l’observe. Elle la suit. Elle finit par la coincer, lui donner son livre. C’est le début d’une relation qui va durer toute leur vie.

Comment interprétez-vous sa relation avec Simone de Beauvoir dans le film ? Beauvoir semble à la fois admirative et agacée par le comportement passionnel de Violette. Elle est la seule amie à traverser sa vie ; elle corrige ses textes, la guide, l’encadre. Elle sera même l’héritière des droits littéraires de Violette, après sa mort.

Simone de Beauvoir est fascinée par Violette qui refusait l’idée d’être une intellectuelle. Elle disait : j’écris avec mes sens. C’est pour elle une relation ambiguë, trouble. Violette est amoureuse de Simone qui ne l’est pas, mais voit en elle l’écrivain inspiré qu’elle-même n’est pas. Elle va la tenir à distance sans jamais la lâcher. Violette était infernale. Vous lui fermiez la porte au nez, elle passait par la fenêtre. Emmanuelle Devos, qui l’incarne dans le film, avait inventé un terme très amusant et très juste pour la décrire, elle disait « c’est une attachiante » ! Violette était une plaie dans les deux sens, une plaie vivante, car elle souffrait énormément, mais aussi une plaie pour les autres. Elle se trouvait laide et devant Simone de Beauvoir, cette laideur devint une obsession ! Mais Simone va réussir à déjouer les pièges tendus, pour la soutenir, et lui permettre de construire son œuvre. Je pense qu’elle l’a sauvée de l’autodestruction.

On sent un aspect quasi militant dans votre volonté de réaliser des portraits de femmes marginales, mal jugées.
Cela me préoccupe en effet. L’oubli. L’injustice sociale. Violette Leduc n’est pas un auteur mineur. C’est une artiste excessivement douée. Femme d’origine modeste, elle se bat  et se débat dans un monde qui la juge parce qu’elle n’y est pas née. C’est toujours d’actualité. Elle va transformer cette relation par l’écriture. Trouver sa place. C’est une pionnière, comme Séraphine.

Votre film, à l’image des romans de Violette, est-il comme « la reprise d’un destin », selon l’expression de Simone de Beauvoir ?
Comment transformer les mauvaises cartes, comment faire quelque chose du malheur ? Le film commence en 1942, dans un paysage âpre et brutal en plein hiver, aux teintes sombres, dans une aube à peine naissante. Il se termine au soleil couchant du midi, avec une Violette en pleine gloire, après la publication en 1964 de La Bâtarde, préfacé par Simone de Beauvoir. C’est un chemin vers la lumière.

Entretien avec Laureline Amanieux -
A paraître dans son intégralité dans le numéro de décembre de la revue Muze


Martin Provost
Cinéma
Courts métrages
1990    J'ai peur du noir
1992     Cocon
Longs métrages
1997    Tortilla Y cinema
2003    Le Ventre de Juliette
2008    Séraphine
Remporte sept César dont celui de meilleur film
2011    Où va la nuit
Romans
1992    Aime-moi vite (Flammarion)
2008    Léger, humain, pardonnable (Le Seuil)
2009    La Rousse Péteuse (Gallimard)
2010    Bifteck (Phébus)


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