FATIMA

FATIMA
10.10.2015

séance suivie d’une rencontre avec Fatima ELAYOUBI auteur de « Prière à la lune » & dédicace de son ouvrage. Le film FATIMA est adapté librement de « Prière à la lune »


Synopsis
Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, 15 ans, adolescente en révolte, et Nesrine, 18 ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont sa fierté, son moteur, son inquiétude aussi. Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés. Un jour, elle chute dans un escalier. En arrêt de travail, Fatima se met à écrire en arabe ce qu’il ne lui a pas été possible de dire jusque-là en français à ses filles.

Interview de Philippe Faucon, réalisateur

Comment avez-vous eu l’idée, et l’envie, d’adapter librement Prière à la lune de Fatima Elayoubi ? Ce projet m’a été proposé par Fabienne Vonier, qui devait en être la productrice. Le livre Prière à la lune est un petit recueil de poèmes, de pensées, de fragments écrits divers, et lorsque je l’ai lu, je me suis demandé quel film on pouvait en tirer. J’ai mieux compris l’intuition qu’avait eue Fabienne quand j’ai rencontré Fatima Elayoubi, qui est une personnalité extraordinaire. Elle est venue en France en suivant son mari, sans savoir ni écrire, ni parler le français, et elle n’a donc eu accès qu’à des boulots peu considérés. Elle a fait des ménages toute sa vie et a commencé à parler et à écrire sur le tard, car ses horaires et ses difficultés de vie ne lui laissaient guère de temps pour apprendre. Elle a appris quasiment seule, en déchiffrant puis en lisant tout ce qui lui tombait sous la main. Aujourd’hui, son expression est riche et minutieuse, on sent un besoin de l’exactitude du mot qui exprimera sa pensée ou son ressenti. Je me suis beaucoup attaché à ce projet, qui n’était pas simple à écrire ni à financer : le sujet n’offrait pas la possibilité d’un casting porteur et le film était en partie sous-titré. Pour des raisons de santé, Fabienne a dû renoncer à le produire et nous a proposé, à Yasmina Nini-Faucon et moi, de le reprendre en tant que producteurs.
Tout en faisant de Fatima le personnage principal, vous brossez le portrait de trois femmes de générations - ou en tout cas d’âges - différents et, à travers elles, vous abordez des problématiques qui leur sont propres. Oui, car toutes trois vivent au sein d’une même cellule familiale, avec des affects forts, mais également dans des univers différents, qui établissent ou accentuent quelquefois des séparations entre elles, des ignorances l’une de l’autre, des incompréhensions. Il y a avant tout les barrières de la langue, qui sont révélatrices des différences entre les mondes dans lesquels elles évoluent. Fatima ne comprend rien à la langue des études qu’a entreprises Nesrine, ni au langage de la rue qui est celui de Souad. De même, les deux jeunes filles ignorent tout de ce que leur mère écrit en arabe dans son cahier.
Effectivement, l’absence de maîtrise de la langue française est une source d’enfermement et d’isolement pour Fatima, voire d’aliénation... C’est un handicap quotidien, dans les rapports sociaux et avec ses filles, qui, elles, parlent le français depuis toujours. Chacune des trois possède un niveau de langage en rapport avec son histoire et son environnement culturel. Fatima apprend le français comme elle peut, en interrogeant Nesrine ou Souad, ou aux cours d’alphabétisation lorsqu’elle a le temps de s’y rendre entre ses heures de ménage. Elle éprouve une grande
frustration en communiquant mal avec ses filles, et fait tout son possible pour suivre la scolarité de Souad, malgré ses carences et les railleries de cette dernière. Nesrine parle le français d’une jeune fille de deuxième génération, qui s’est emparée, grâce à ses lectures et aux études, de quelque chose que ses parents ne pouvaient lui transmettre. Si on l’écoute attentivement, elle commet quelques rares ‘‘ fautes ’’ qui continuent de la ‘‘ marquer ’’ concernant ses origines sociales. Quant à Souad, elle parle le langage de ses 15 ans et des ados de son environnement social, à la fois restreint, inventif et provocateur, avec des expressions inattendues pour sa mère : « Arrête de dire que c’est un garçon pas assez bien pour moi ! Comme si j’étais sortie du cul d’une poule en or ! »
Vous mettez en évidence plusieurs formes de violence : celle, insidieuse, de la bourgeoise qui emploie Fatima, celle, sous-jacente, de la propriétaire qui refuse de louer son appartement à une femme voilée, et celle, plus évidente, de Souad qui s’en prend brutalement à sa mère.
La violence de Souad est en lien direct avec celle subie par Fatima, même si Souad dirige aussi la sienne contre sa mère, à qui elle reproche d’être une ‘‘ cave ’’ tout juste bonne à se laisser exploiter. Mais il y a un moment où Souad craque et où l’on voit bien qu’à l’origine de sa fureur, il y a la non-acceptation de ce qui est vécu par sa mère. Fatima le comprend lorsqu’elle écrit dans son cahier : « Là où un parent est blessé, il y a un enfant en colère ».
Dans le même temps, vous mettez en scène une forme d’intégration réussie. Peut-on dire que ce film est comme le double, inversé, de LA DÉSINTÉGRATION, votre précédent film ? Certainement. Lorsque nous présentions LA DÉSINTÉGRATION, nous utilisions quelquefois cette image : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». J’ai pensé qu’il fallait aussi raconter la forêt qui pousse et FATIMA en a été l’occasion.
Pour vous, qu’est-ce qu’exprime la chute de Fatima dans l’escalier ? Faut- il y voir un appel au secours ? On sait que souvent, un accident au travail n’arrive pas par hasard. A ce moment du film, Fatima a sans doute atteint un point de rupture. Elle n’arrive plus à faire face à toutes les difficultés auxquelles elle est confrontée. Elle est gagnée par la crainte de l’échec de Nesrine, dans des études qui ont coûté tant d’efforts, à l’une comme à l’autre. Et elle est hantée par l’idée que Souad, sa plus jeune fille, ne puisse s’affranchir du parcours de relégation sociale qui a été le sien.
Qu’est-ce qui pousse Fatima à prendre la plume ?
Le besoin d’exprimer dans sa langue ce qu’elle ne peut dire dans celle de ses filles, et de la société dans laquelle toutes trois vivent.
Le film est une épure, dont l’émotion jaillit à certains moments sans jamais verser dans le sentimentalisme. Le sentimentalisme, l’emphase, la surcharge sont des travestissements de la vérité. Et une émotion ne peut se rencontrer que si l’on accède réellement à une vérité du personnage ou de son interprétation. Il faut donc débarrasser l’écriture, la mise en scène et le jeu de ce qui détourne de l’essentiel, de ce qui n’a pas vraiment d’intérêt ou de sens – tout ce que Pialat appelait le ‘‘ gras ’’ d’une scène. Mais trop d’épure peut aussi amener à passer à côté de ce qui est important, ou à ne pas aller jusqu’à ce qui est important.
Comment avez-vous choisi vos trois interprètes principales ?
Concernant le rôle principal, nous avons été amenés à faire des recherches en direction de non-professionnelles, comme pour plusieurs de mes autres films – tout simplement parce qu’il n’existe pas en France de comédienne pour interpréter ce personnage, celui d’une femme d’origine maghrébine maîtrisant mal le français. Pour Fatima particulièrement, cette recherche n’était pas évidente, car il s’agissait d’un rôle complexe, présentant un certain nombre de difficultés techniques de jeu, pas forcément à la portée de quelqu’un de non expérimenté.
Nous avons fait des recherches au Maroc, où j’ai rencontré des comédiennes marocaines que j’ai trouvé intéressantes, mais aucune n’avait l’âge exact du rôle. Je me suis donc décidé pour une non- professionnelle, Soria Zéroual, qui vit à Lyon, sans pouvoir me départir, comme elle, jusqu’au premier jour de tournage, d’un peu d’appréhension : si nous lui trouvions tous de belles qualités dans les essais, personne ne pouvait avoir la certitude qu’elle parviendrait à tenir le rôle jusqu’au bout, dans toutes ses difficultés. Aujourd’hui, je sais que j’ai fait le bon choix : je la trouve très juste.
Les deux filles de Fatima, âgées de 15 et 18 ans, sont jouées par de jeunes filles qui se destinent à être comédiennes, mais qui, en raison de leur âge, n’avaient pas non plus une filmographie très fournie. Zita Hanrot, qui joue l’aînée, sort du Conservatoire National de Paris et Kenza-Noah Aïche est apparue dans un court métrage.
Je crois que toutes trois sont dans de vraies rencontres, avec les personnages qu’elles incarnent, mais aussi avec elles-mêmes – rencontres qui vont au-delà du ‘‘ terrain connu ’’, du ‘‘ j’ai déjà fait ça ’’. Pour ces raisons, elles apportent de vrais moments de grâce au film.
Vous adoptez un style naturaliste, sans être pour autant dans le documentaire. Quelles étaient vos priorités pour la mise en scène ? Trouver les points de rencontre avec les interprètes : entre eux et leurs personnages, dans les différentes situations de jeu qui vont les confronter. C’est une aventure où il s’agit de mobiliser tous ses moyens, d’attention, d’intuition, d’échange, afin de parvenir à apporter dans l’incarnation des personnages à l’écran quelque chose d’unique. Si l’on parvient à ça, on n’est plus dans le documentaire. Ni dans le naturalisme au sens péjoratif du terme, c’est à dire la reproduction plate, désincarnée, de la réalité.
Le film a-t-il été difficile à financer ?
Oui, j’en ai un peu parlé au début. C’est un film, par son sujet même, sans possibilité de casting notoire (une non-professionnelle et deux jeunes comédiennes), en partie sous-titré, pas fortement dramatisé, dans lequel l’émotion ou la beauté d’un personnage n’apparaîtront (si on parvient à les faire apparaître au moment du tournage ou du montage) qu’au travers de petits évènements. C’est donc tout l’inverse des croyances qui prédominent aujourd’hui dans le financement des films : scénario ‘‘ béton ’’, casting ‘‘ porteur ’’, etc. Ici, le scénario n’est pas ‘‘ bétonné ’’, il est ouvert, c’est un point de départ à un travail ultérieur, en recherche de vie à l’écran. Et les choix de casting sont du même ordre : donner vie à des personnages, les plus authentiques possibles, avant de pouvoir ‘‘ afficher des noms ’’. C’est le cinéma que j’aime faire.


PHILIPPE FAUCON - Filmographie
2015 FATIMA
2012 LADÉSINTÉGRATION
2009 MAKINGOFF(court-métrage)
2008 DANSLAVIE
2005 LATRAHISON
2002 GRÉGOIREPEUTMIEUXFAIRE(téléfilm)
2000 SAMIA
1998 LESÉTRANGERS(téléfilm)
1996 MESDIX-SEPTANS(téléfilm)
1994 MURIELFAITLEDÉSESPOIRDESESPARENTS(téléfilm)
1992 SABINE(téléfilm)
1989 L’AMOUR



«Prière à la lune»: au nom de toutes les «Fatima»

En septembre 1983, Fatima quitte à 32 ans la maison familiale de Rabat, au Maroc, et débarque dans une chambre de sept mètre carré dans le 9ème arrondissement de Paris. La jeune femme ne parle pas le français si ce n’est de dire «oui et non». Elle vit avec un homme qu’elle ne connaît pas. Avec un homme absent, pris par son travail du matin au soir. Un mari qui ne partage pas sa soif d’art et de littérature; et des auteurs comme Nagib Mahfouz, Khalil Gibran, Mustapha Manfalouti, s’enfouissent au fond de sa mémoire. Un homme qui laisse la féminité de fatima se faner au gré du temps et de sa besogne de femme de ménage. Cet homme silencieux qu’elle ne connaîtra jamais. Au terme de 16 ans de mariage, elle dit, dans son livre intitulé «Prière à la lune», n’avoir «jamais su ce qu’était un mari» . Cette femme à l’allure aujourd’hui imposante et sereine témoigne. Elle confie à la lune sa jeunesse frustrée: du jour où elle arrête l’école dès l’enfance, ses premiers temps en terre d’adoption, ses deux filles, et surtout son travail pénible qui la rend «sans âme et sans énergie» . Une sorte de journal intime écrit avec des mots simples, des phrases concises mais envoûtantes par leur grâce poétique, l’intensité d’une pression morale éjectée sur le papier.

Un mal pour un bien
En 2001, alors qu’elle passe de médecins en médecins suite à une chute accidentelle au travail, Fatima se met instinctivement à écrire. En arabe. Pendant 4 ans, ses nuits sont perturbées par des souvenirs et réveils incessants qui jailliront à travers la plume. «Je me mets à écrire à tous les moments de la journée» , ajoute l’auteure. Puis, elle partage ses écrits avec le docteur Adeline qu’elle voit chaque semaine au service «Souffrance et travail» de l’hôpital de Nanterre. «Le livre de Fatima» prend forme. Le docteur traduit le manuscrit en français au fil des séances.
Là où beaucoup de femmes taisent leur souffrance morale, Fatima a saisi son destin en mains et décide, en mars 2006, de poser les pieds au Salon du Livre de Paris avec, dans son sac, les feuillets de sa vie. Son ambition: rendre son histoire publique. Une fois n’est pas coutume, cette idée a porté ses fruits puisque les éditions Bachari ont accroché. «Je ne comprends toujours pas pourquoi j’ai été fasciné par ses pages que j’ai feuilletées le soir même dans le métro » , avoue Moufdi Bachari, le directeurs de la maison d’édition. Cette autobiographie au ton poétique attise les convoitises puisque l’éditeur vient de céder les droits à un traducteur Norvégien; il y a quelques mois, un contrat a été signé pour une traduction du livre en italien. Côté grand écran, le réalisateur du film «Le grand voyage», Ismael Ferroukhi, est séduit par l’histoire. Un tournage peut-être imminent.
Fatima, elle, a compris qu’elle doit communiquer pour changer les choses qui font mal. Et prend le courage de dire tout haut un quotidien que beaucoup de femmes immigrées vivent tout bas. «A 58 ans, je ne veux pas partir en silence» , confie-t-elle en français, assise sur un banc devant l’esplanade de l’Arche de La Défense. Puis elle poursuit: «je parle au nom de toutes les fatimas qui travaillent dans l'ombre, seules, loin de leurs familles et se contentent de pleurer dans leur cœur» . Dans son ouvrage, (référencé notamment sur le site Internet de la CGT), Fatima Elayoubi lève un certain tabou en affirmant que beaucoup de gens «ne peuvent pas aller travailler sans une Fatima, construire un avenir, gagner de l’argent, acheter des parfums et de beaux vêtements sans une Fatima» . Message à tous ceux dont le travail est invisible. D’ailleurs, notre auteure considère le ménage comme un art auquel elle s’est appliquée «neuf heures par jour»jusqu’au 12 janvier 1999, quand son corps, son «seul diplôme» , selon elle, la lâche, l’aspirateur à la main, quand elle commence à courir d’hôpital en hôpital.

Alors que certaines maghrébines se sont laissées décatir par le temps, Fatima en a décidé autrement. Depuis octobre dernier, elle fréquente les bancs de l'Université Paris X, à Nanterre, elle y prépare un diplôme d'accès aux études universitaires (DAEU). «Aujourd’hui, je veux faire ce que je n’ai pas pu faire étant plus jeune» . Comme pour rattraper son passé. Ou plutôt se faire rattraper par celui-ci?


Retour à la liste

Newsletter

Programme

Téléchargez le programme hebdomadaire

Cliquez ici

cinémassy

Place de France
91300 Massy
Exploitant : Xavier Blom

Equipement classé Art et Essai,
Labels Recherche et découverte et Jeune Public.
Trois salles équipées du numérique.