HÉRITAGE

HÉRITAGE
14.12.2012

rencontre, à l’issue de la séance, avec Hiam ABBASS, réalisatrise - comédienne


Une famille palestinienne se rassemble dans le Nord de la Galilée pour célébrer un mariage, dans un climat de guerre.
Lorsque le patriarche tombe dans le coma, les conflits internes font exploser peu à peu l’harmonie familiale, révélant secrets et mensonges jusqu’alors enfouis…


Hiam Abbass grandit dans un village du nord de la Galilée, en Israël. Si elle monte sur les planches dès 7 ans, elle s'oriente rapidement vers la photographie, qu'elle étudie à Haïfa. Elle rejoint ensuite la troupe palestinienne de El-Hakawati, avant de travailler dans un théâtre pour enfants. En 1987, elle fait sa première apparition au cinéma dans « Noces en Galilée » de Michel Khleifi, où elle incarne une femme violée par son mari.

Après un détour par Londres, Hiam Abbass s'installe en France à la fin des années 80, tournant pour le petit et le grand écran. Militante du FLN dans « Vivre au paradis », elle campe l'épouse de Depardieu dans « Aime ton père ». Mais l'actrice accède à la notoriété grace à son rôle de sage mère de famille s'adonnant à la danse du ventre dans « Satin rouge » de la Tunisienne Raja Amari (2002).
Polyglotte et bonne connaisseuse du conflit israelo-palestinien, Hiam Abbass conseille Spielberg sur le tournage de « Munich », incarne la mère d'un kamikaze dans « Paradise Now », et joue le rôle de la soeur affranchie de « la Fiancée syrienne » dans le film d'Eran Riklis qui en fera plus tard l'héroïne obstinée des « Citronniers ».
Si elle travaille avec les plus fameux cinéastes du Proche-Orient, de Yousry Nasrallah à Amos Gitaï (Free zone en 2005), la comédienne au visage de madone, auteur de deux courts-métrages, est aussi très sollicitée en France : dirigée par Patrice Chéreau et Jean Becker (« Dialogue avec mon jardinier »), elle prête sa voix au dessin animé « Azur et Asmar ». Cette actrice sans frontières croise la route des Américains Jarmusch (« The Limits of control ») et Thomas McCarthy (« The Visitor »). C'est un cinéaste voyageur, Julian Schnabel, qui lui confie le rôle de Hind Husseini, directrice d'un orphelinat pour enfants palestiniens dans « Miral », présenté à Venise en 2010.

ENTRETIEN AVEC HIAM ABBASS - extraits -


C’est votre premier film en tant que réalisatrice, mais outre le fait que vous avez signé deux courts métrages, ce n’est pas vraiment la première fois que vous passez derrière la caméra. Je pense à votre collaboration avec Yousry Nasrallah pour LA PORTE DU SOLEIL (2004), avec Spielberg pour MUNICH (2006) et avec Iñárritu pour BABEL (2006).
Que vous ont apporté ces expériences?
C’est en faisant mon travail de comédienne que j’ai amassé au fil des années tout ce dont j’avais besoin pour pouvoir passer derrière la caméra. C’est en comprenant d’abord la psychologie de la personne qui joue qu’on peut l’amener à jouer ce que l’on veut du personnage. On ne travaille donc pas avec tous les acteurs de la même façon, chacun a sa méthode. Et le personnage ne vous appartient pas, on doit s’y mettre à deux pour trouver l’énergie nécessaire à ce qu’il s’insère dans l’histoire.
Le film a été tourné en Israël…
… Dans ma Galilée natale, dont je tenais à montrer la beauté. J’aurais pu tourner dans le village où j’ai grandi, qui est à peine à vingt minutes, mais j’ai trouvé que ce coin là, près de la frontière du Liban, était un site sublime pour les extérieurs. On y trouve une majesté qui m’a toujours épatée, avec cette verdure, ces montagnes. Ce site génère chez moi beaucoup d’émotion. J’ai d’ailleurs toujours rêvé de casser cette frontière…imaginaire. Les intérieurs ont été tournés dans deux autres villages proches d’Haïfa.
Comment s’est écrit le scénario ?
Ala Hlehel, un écrivain palestinien d’Israël, m’a envoyé le scénario qu’il voulait que je réalise. Il avait déjà commencé à monter le projet avec deux producteurs israéliens.
Cette histoire recèle-t-elle une part d’autobiographie ?
Ce n’est pas vraiment mon histoire, même si le parcours d’Hajar qui doit quitter son pays pour imposer sa différence ressemble au mien. Elle se bat contre l’ordre social dominant, refuse de suivre le chemin qui lui est tracé pour décider de sa propre vie. Ce personnage relie mon passé à mon présent. Il évoque des souvenirs de mon enfance et de mon adolescence. Chaque personnage dans le film correspond à des êtres que j’ai côtoyés.
Il y a donc une guerre israélo-libanaise fictive avec en toile de fond un conflit domestique. En quoi cela accentue t-il le conflit intérieur des personnages, le combat entre traditions et modernisme ?
Cette guerre ajoute un élément dramatique à la vie quotidienne de ces gens. Quand je repense à mon enfance en Palestine, ce qui remonte à la surface ce n’est pas la guerre proprement dite, c’est le fait que cette guerre révèle une confusion identitaire. La guerre pousse chacun à s’interroger sur sa place dans la société, dans la famille, dans la tradition, elle oblige à se situer par rapport à tous ces héritages, ces mémoires, ces traditions, qu’on essaye de nous imposer. Moi je me sentais en marge de la société Israélienne, étrangère à ses traditions et son mode de fonctionnement. Et tout aussi étrangère à la société palestinienne traditionnelle chargée de valeurs conservatrices.
Hajar livre ce combat au prix de chantages, de rejets, de coups…et d’une certaine culpabilité.
Je ne sais pas comment on peut traverser sa vie, en aimant ses parents, ses frères et soeurs, tout en voulant être diffèrent…sans se sentir coupable. Quand j’ai commencé à essayer d’imposer ma différence, il y a eu des nuits où je n’ai pas dormi. J’étais jeune, psychologiquement fragile. On sent une pesanteur, on hésite à chaque pas vers sa liberté, car on ne veut pas faire de mal aux êtres chers. On fait un pas en avant, trois pas en arrière. On plonge et à un moment, on se dit qu’on va tout larguer, tout détruire.
HERITAGE est un film choral.
Que représentent les autres personnages ? Cette « Famille » ne renvoie-t-elle pas l’image d’un groupe social, d’une nation ?
Bien sûr ! D’où ma volonté de ne pas centrer mon histoire sur Hajar, ou sur le père. J’ai voulu montrer tous ces êtres qui ont accompagné mon enfance et qui forment aujourd’hui la société palestinienne d’Israël. J’ai cherché à suggérer, sans appuyer, ce dilemme d’identité. Etre palestinien d’Israël, qu’est-ce que c’est ? Pourquoi tient-on à cette identité ? J’ai essayé de le faire sans juger les personnages, leurs actes. Pour pouvoir avancer dans ma vie, j’ai décidé d’aimer mon passé, d’aimer ces gens…

Héritage
Nous sommes quelques-uns à avoir vu , en avant-première, Héritage, le premier film de Hiam Abbass comme réalisatrice.
Cette belle œuvre, où l’auteur a mis beaucoup plus d’elle-même qu’elle n’a bien voulu l’avouer, raconte l’histoire d’une famille arabe de Galilée du Nord en pleine crise : mort du patriarche, volonté émancipatrice des femmes, drame de la stérilité, problème de l’héritage, contestation des traditions… Le tout dans le climat tendu de la guerre du Liban.
L’intérêt du film est de sortir des clichés habituels des productions israélo-palestiniennes destinées au public occidental, où l’on dramatise des conflits qui, certes, ne sont pas sortis de la seule imagination des réalisateurs, mais qui sont le plus souvent le vécu quotidien d’une société‚ où rien n’est vraiment figé et où tout peut se discuter et se négocier, surtout les sentiments.
Pour Hiam Abass, l’émancipation des femmes n’est pas une question de programme féministe opposant radicalement modernité à l’occidentale et tradition musulmane, mais un problème concret qui peut trouver des solutions pratiques respectueuses à la fois de la volonté de réalisation individuelle des femmes hors du carcan pesant du clan, mais aussi respectueuse des liens familiaux que personne ne veut briser. Nous avons beaucoup à apprendre de cette façon de gérer les conflits dans la France laïque, où l’on a un peu trop tendance à traiter les problèmes de l’immigration arabe et des mariages forcés comme une guerre frontale entre deux civilisations, l’une libérée, l’autre aliénée.
La laïcité face à l’islam d' Olivier Roy, (Stock 2005), dont je vous recommande la lecture, dit avec des mots ce qu’Hiam Abbas exprime avec force par des images.
              Michel GRIFFE.


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