LES HERITIERS

LES HERITIERS
08.12.2014

rencontre, à l’issue de la séance, avec Marie-Castille Mention-Schaar, réalisatrice et l'équipe du film


Entretien avec Marie-Castille Mention-Schaar

Comment avez-vous choisi le titre LES HERITIERS ?
Il s’est imposé une fois le film terminé. J’ai beaucoup de plaisir à ce que ce mot soit associé à la jeunesse d’aujourd’hui, multicommunautaire, multiconfessionnelle. Ce ne sont pas sur ces visages qu’on a coutume de mettre ce terme, et pourtant, il me semble que le film est tendu par la question de l’héritage. De quoi hérite t’on ? Mais aussi que laisse t‐on à nos « Héritiers » ? Qu’est-ce que l’on fait de son histoire ? Est-il possible de l’ignorer, de comprendre l’héritage des autres ? Qu’est-ce qu’on garde ?
Le film s’ouvre sur une séquence où chacun est enfermé dans sa propre logique : une jeune fille qui n’est plus élève veut récupérer son attestation de réussite du bac. La CPE et proviseur du lycée Léon Blum de Créteil lui refusent l’entrée au lycée, au motif qu’elle porte un foulard. Ce qui est intéressant, c’est que la scène ne dévoile pas votre point de vue…
Cette altercation a réellement eu lieu à Léon Blum. Elle illustre la limite du dialogue autour de deux principes tout aussi forts : la liberté d’expression et le principe de laïcité.. Durant toute sa scolarité, cette jeune fille a respecté la loi qui exige qu’elle enlève son foulard avant de pénétrer dans son lycée. Ce ne sont pas forcément les lois qui protègent l’école laïque. Il faut penser à d’autres schémas. A chacun de juger… Et pourtant : je suis effarée de la place de la religion dans les programmes à tout moment de la scolarité d’un enfant.
Comment avez-vous rencontré Ahmed Dramé, qui a participé à l’écriture du scénario, qui joue dans le film, et qui en est même, à l’origine ?
J’aime beaucoup l’histoire de cette rencontre, car elle tient du hasard et de l’obstination. Ahmed était en classe de terminale au lycée Léon Blum il est allé au cinéma avoir mon premier film, Ma première fois, sorti en 2012. Puis il m’a contacté par mail en en me demandant simplement si j’accepterais de lire une ébauche de scénario de 60 pages qu’il avait écrit. Il y avait dans ce script une histoire de Concours de Lettres, et le désir d’un prof, qui arrive dans un lycée, de tirer ses élèves vers le haut en leur proposant ce concours. Lors de notre première rencontre, j’ai voulu savoir d’où venait cette idée de concours, de compétition, et j’ai découvert que la vie d’Ahmed avait été bouleversée ainsi que celle de tous les élèves de sa classe de seconde, après avoir fait et gagné le concours national de la résistance et de la déportation. Je ne connaissais pas ce concours. Ahmed m’a raconté cette aventure. Immédiatement l’envie m’est venue de faire un film, de cette histoire.
Vous le lui avez dit ?
Bien sûr. Je lui ai dit que tout ce qu’il racontait et qui n’était pas dans son scénario, ou seulement effleuré, était à la fois bouleversant et très impressionnant. J’étais très émue par le parcours de ce jeune garçon, qui semblait ne plus subir le défaitisme ambiant et l’aquabonisme si fréquent à l’adolescence. Je lui ai demandé ce qu’il attendait de moi. Il a eu l’air assez surpris. Et le rendez‐vous d’après, on a appelé Madame Anglés, la professeure principale d’Ahmed, dont j’avais trouvé le numéro de téléphone dans les pages jaunes. Elle était très surprise qu’un de ses élèves soit à ce point porté par l’année qu’ils avaient passé ensemble. On a commencé à écrire le scénario.
Comment avez-vous procédé ?
J’interrogeais Ahmed sur à peu près tout, très attentive aux détails et à ce qui lui semblait secondaire. Je ravivais sa mémoire. Et j’ai aimé me plonger dans la vie d’un jeune français musulman, passionné par le cinéma, animé par l’envie de faire quelque chose de sa vie. J’ai passé beaucoup de temps avec Ahmed, chez lui, dans son quartier. Et je suis repartie sur les bancs du lycée !
Avez-vous eu besoin de rencontrer les personnages réels de l’histoire ?
Non. Ce qui était fondamental, c’est la parole d’Ahmed et son regard sur certains des camarades de cette classe. Leur parcours, leur évolution, leurs rapports à travers Ahmed et Anne Anglès, leur prof. Et puis je me suis très largement appuyée sur le document qu’ils ont rendu à l’issue de ce concours. Je savais avec Ahmed d’où ils étaient partis. Et je lisais où ils étaient arrivés avec ce document. Restait à construire leur questionnement, leur cheminement.
Avez-vous donné à Ahmed son propre rôle ?
Difficile d’y répondre clairement aujourd’hui. De mon point de vue, non, puisque je me revois expliquer à Ahmed l’importance d’une certaine distance et d’un décalage entre lui  et Malik, son personnage.
Pendant le tournage, êtes-vous restée très proche du scénario de départ ?
Oui, tout en faisant beaucoup improviser les adolescents. Ce que j’ai découvert au tournage, et au montage, c’est qu’il ne fallait jamais que je lâche la classe. Elle est l’atome du film. Dès qu’on s’en éloignait, je perdais mon fil, et c’est pourquoi on a coupé la plupart des scènes où l’on voit Madame Gueguen et les élèves (à part Malik et Mélanie) hors du lycée. Elles sont tombées d’elles-mêmes. Pour se centrer sur l’évolution de l’investissement des enfants.  Les enfants s’emparent de l’Histoire. Ils s’approprient leur histoire.
Comment Anne Gueguen, le personnage du film, comme Anne Anglès, la professeure, parviennent-elles à captiver les élèves et à se faire entendre, selon vous, alors que la remplaçante tombe dans un gouffre ?
Pour mieux comprendre, j’ai suivi des cours d’Anne Anglès au lycée Léon Blum et j’ai été frappée par son autorité bienveillante qui invite à un respect réciproque. Les élèves sont effrayés de l’avoir à la rentrée car elle a la réputation d’être « dure » mais paradoxalement, ils sont toujours tristes de la quitter à la fin de l’année. Elle parvient à chaque fois à les emmener où ils ne s’attendent pas. La plupart du temps, le prof parle dans un léger brouhaha avec des élèves qui zappent en permanence selon les vibrations de leur téléphone portable qu’ils ont dans leur poche ou sur leurs genoux. Tout d’un coup, on les voit se pencher et textoter. La voix du prof n’est plus qu’un élément parmi d’autres, complètement déconnectée et son discours est sans lien avec les élèves.
Peut-être, mais LES HERITIERS montre l’inverse : des adolescents qui découvrent qu’une histoire qu’ils prennent pour de l’archéologie ou une provocation idéologique, les concerne au plus au point !
Oui, c’est un film optimiste, et d’autant plus optimiste que cette histoire est vraie, et prouve qu’il est possible de passionner les plus rétifs. A condition qu’on les mette au coeur du processus pédagogique. Les élèves commencent à s’intéresser au concours, lorsqu’ils sont actifs. Avec un moment clé : la rencontre avec un témoin : Léon Zyguel, déporté à l’adolescence. Léon a l’habitude de témoigner devant des classes, c’est le combat de sa vie depuis 70 ans. Car cette rencontre les yeux dans les yeux avec l’Histoire incarnée est toujours, pour tous les élèves qui préparent ce concours, un moment de bascule. Elle l’a été pour les adolescents du film également. Je tenais beaucoup à la présence de Léon Zyguel, qui s’était rendu au collège Léon Blum l’année où Ahmed a préparé ce concours. Mais Léon est un monsieur très sollicité et j’ai du beaucoup lui courir après pour qu’il accepte. Il était méfiant par rapport à la fiction. On a bien évidemment tourné une seule prise et ce fut la seule scène de la journée. Vous allez écouter Léon et partir faire ce voyage dans sa mémoire. Et Léon leur a parlé exactement comme il le fait d’habitude dans de vraies classes.
Le choix de Créteil ?
Une évidence. Pas seulement parce que l’histoire s’était passée là-bas mais parce que Créteil est une ville très cosmopolite qui a toujours cultivé ses différences. Il se trouve que le lycée Léon Blum est aussi visuellement extrêmement intéressant dans sa conception et son implantation. Alors pourquoi aller tourner ailleurs ?


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