LES PÉPITES

LES PÉPITES
25.10.2016

rencontre, à l’issue de la projection, avec Xavier de Lauzanne, réalisateur et l’association «Pour un Sourire d’Enfant». UN PARTENARIAT JEUNES POUR LE MONDE.


Entretien avec Xavier de Lauzanne
Propos recueillis par James Burnet

Quand avez-vous effectué votre premier voyage au Cambodge ? Quel en était le but ?

J’ai vécu à Hanoï, au Vietnam, entre 1996 et 2000 où je travaillais sur un projet de formation hôtelière pour des jeunes en difficulté. Mais j’aimais aussi le cinéma et je voulais en faire depuis longtemps. En 1999, je me suis acheté ma première caméra et j’ai suivi un ami cyclopousse à Hanoï, entre deux 14 juillet. Du 14 juillet 1999 jusqu’au 14 juillet 2000. C’est ainsi que j’ai commencé, comme autodidacte, à réaliser. Ensuite j’ai rencontré, à Phnom Penh, Christian et Marie-France des Palières qui avaient besoin d’un film pour leur communication. Ce couple faisait chaque année une tournée en camping-car afin de récolter des dons et des parrainages pour leur association. Je leur ai proposé de faire leur film. Au final, il a bien circulé et a permis de récolter beaucoup de dons et de parrainages... J’ai donc décidé de persévérer dans la voie du documentaire. Mais si je vis aujourd’hui au Cambodge c’est parce que mon épouse a été nommée à l’institut Pasteur à Phnom Penh.

Vous avez réalisé plusieurs documentaires consacrés aux enfants et aux adolescents, quelles en sont les motivations, les raisons ?

Je n’ai jamais, spontanément, pensé travailler sur l’enfance ou l’adolescence. J’avais oeuvré dans l’humanitaire au Vietnam et je connaissais assez bien le milieu associatif. Aussi, lorsque j’ai commencé à tourner des films, j’ai approché naturellement ces associations qui pour la plupart soutiennent l’enfance. Tout est parti de là, c’est un sujet qui est donc venu par le biais de rencontres. C’est peut-être aussi une forme de compensation au regard de mon propre parcours scolaire où je n’étais pas épanoui ? Je ne sais pas, c’est toujours très mystérieux.

La rencontre avec le couple des Palières a donc été décisive.

Ce sont eux qui m’ont mis le pied à l’étrier ; lorsque j’ai suivi pour la première fois Christian sur la décharge de Stoeung Meanchey, dans la banlieue de Phnom Penh. J’ai d’ailleurs utilisé ces premières images d’archives pour le film.

Lors de votre premier voyage au Cambodge, aviez-vous une idée de la situation dramatique que rencontraient les enfants de Phnom Penh ?

Je n’avais aucune information sur le sort de ces enfants. J’ai découvert leur situation en allant sur la décharge. Du Cambodge, je connaissais bien sûr l’histoire du génocide perpétré par les khmers rouges mais je ne me doutais pas qu’il pouvait y avoir des enfants vivant dans de telles conditions sur cette décharge à ciel ouvert. Je n’avais pas vu cette déliquescence de la famille au Vietnam, cette destruction des repères moraux qui sont, à coup sûr, liées au passé dramatique du Cambodge.

Qu’est-ce qui vous a attiré chez ce couple, Christian et Marie-France, au-delà de leur engagement auprès des enfants ?

Il y a une dimension émotionnelle dans ce projet qui m’a tout de suite bouleversé et qui, selon moi, tient à la nature du lien qu’ils ont su créer avec les enfants. S’ils sont appelés « Papy, Mamy » par ces jeunes, ce n’est pas pour rien. C’est que, comparé à d’autres structures institutionnelles, ils ont su créer un lien émotionnel, familial et affectif, puissant avec les enfants. C’est rare de rencontrer au sein d’une institution, l’existence d’un lien aussi fort !

Dans leur démarche, ce couple se substitue-t-il à la famille des enfants ou agit-il en complément de la famille ? Qu’en est-il des liens des enfants avec leur famille naturelle ?

Dans certains milieux, la misère affective est telle au Cambodge qu’un enfant confronté à un adulte qui fait attention à lui et le considère avec bienveillance devient rapidement résilient. Personne ne faisait attention aux enfants sur cette décharge. Ils n’étaient que des gagne-pains pour leurs parents qui vivaient dans une misère absolue ; donc leur priorité était de trouver un minimum à manger.

Dès lors, ils avaient besoin d’un lien affectif que Christian et Marie-France leur ont apporté et que les enfants ont accepté, bien sûr, mais ils n’ont jamais tenu le rôle des parents. Par ailleurs il a fallu créer un internat parce qu’il y avait aussi des d’enfants qui étaient soit orphelins, soit abandonnés, soit menacés. Ces enfants avaient un lien encore plus fort avec Christian et Marie-France qui ont alors acquis une sorte de statut de grands-parents !

Quelle est votre première réaction en découvrant la décharge ?

Déjà, il faut savoir que la décharge à côté de laquelle se sont installés Christian et Marie-France a été fermée en 2009 car la ville s’est étendue tout autour. Une autre décharge a été ouverte 13km plus au sud et fonctionne encore aujourd’hui. Et la situation, même si elle peut être encore très dure, n’est heureusement plus aussi terrifiante que ça n’était. Dans mes souvenirs, la première image que j’ai de cette ancienne décharge, c’était la nuit, un environnement dantesque, une sorte d’enfer. Déjà, l’odeur putride et aigre vous prenait à la gorge tout de suite. Il y avait des feux un peu partout provoqués par les détritus. Les enfants dormaient sur des petites toiles à côté des flammes. Je voyais des familles entières qui foui llaient, une lampe vissée sur le front. En même temps j’étais attiré par toutes les petites légèretés parfois incongrues : des enfants qui trouvaient des cassettes audio, des pins, des petites broches, des chapeaux. Des petites choses qui ramenaient à la vie.

Autre image marquante : l’attroupement d’enfants et d’adultes qui s’agglutinaient derrière les camions dont les déchargements pouvaient les ensevelir. Ces êtres humains se ruaient pour trouver le moindre déchet qui pouvait être revendu pour le recyclage. Cet univers mécanique et glaçant malgré la chaleur extrême était un danger permanent. Quand j’y suis allé pour la première fois, beaucoup d’enfants avaient déjà des bottes fournies par Christian et Marie-France. Mais d’autres n’avaient encore que des tongs et pouvaient se blesser facilement.

Pourtant, je n’ai certainement pas eu le même ressenti que Christian et Marie-France quand ils ont découvert cette décharge. Là, je les accompagnais, je savais qu’une réponse à ce problème était en marche. J’avais déjà une caméra à la main et j’ai tourné des images que je n’aurais jamais pu faire seul. Les gens disaient « Papy est là » et je pouvais les filmer sans qu’ils se sentent humiliés.

Votre film est construit sur la juxtaposition de deux lieux, l’école et la décharge. N’avez-vous pas redouté que ce film devienne moralisateur, l’opposition entre le bien et le mal, le beau et le laid ?

J’ai d’emblée été conscient qu’il y avait là un grand écueil qui me guettait. La raison première pour laquelle je me suis lancé dans ce projet tient à l’attitude de ce couple. On n’en a pas forcément conscience mais ces deux-là n’ont jamais agi pour une question de morale ! Ils n’ont jamais dit : « on va faire du bien pour les enfants ! » ou encore : « on est à Paris, qu’est-ce que l’on peut faire, on veut faire le bien autour de nous ! Ah ben tiens on va aller au Cambodge ! ». Non. Ils sont arrivés par hasard au Cambodge et ont découvert par hasard la décharge ; amenés sur ce lieu par les enfants des rues.

Ce fut pour eux un choc émotionnel et visuel tellement fort qu’ils ont commencé tout de suite en distribuant des repas sur place. Et puis, ils se sont rendus compte que ce n’était pas très facile, à cause des odeurs, de la présence des mouches. Alors ils ont construit une paillote à la lisière de la décharge afin que les enfants puissent venir manger là... Voilà !

Mais il n’y avait pas de plan à long terme, rien de tel. Ils n’ont pas imaginé ce qui allait se passer par la suite avec la création d’une institution importante, « Pour un sourire d’enfant » (PSE).

Ce que j’ai voulu faire c’est un film qui raconte une histoire avec une force émotionnelle. L’histoire d’un couple qui a un projet, s’engage pour sauver des enfants et celle des enfants pris en charge par ce couple. Ce n’est pas un reportage. On raconte tout simplement une histoire et chaque spectateur en tire sa propre réflexion. C’est pour cela que j’ai assez vite pensé à un film cinéma.

En commençant le tournage aviez vous envisagé un film sur la solidarité, la détresse humaine, la violence, les conséquences à long terme de la période khmère rouge, sur la mémoire ou tout simplement sur l’histoire extraordinaire d’un couple ?

Je voulais montrer le possible processus de résilience pour ces enfants au contact de gens qui les aident et qui croient en eux. Force est de reconnaître qu’ils ont une espèce de force, de joie, une capacité à vivre impressionnante ! Mais par le biais de cette histoire, je montre aussi les conséquences à long terme du génocide khmer rouge. On s’arrête trop à la période khmère rouge elle-même. On doit, me semble-t-il, parler de ce génocide à travers les descendants de ceux qui l’ont vécu. La terreur se répercute encore sur les enfants d’aujourd’hui. Il faudra très certainement plusieurs générations avant que ces souffrances ne s’apaisent, disparaissent. Pour moi, Christian et Marie-France apportent une réponse à cette tragédie. Ils ne sont pas les seuls au Cambodge, bien sûr, simplement ils incarnent et synthétisent énormément de choses, énormément d’aspects sur lesquels travaillent les autres associations. Si les spectateurs comprennent la portée de cet héritage, j’en serai très heureux.

Dans le film vous naviguez en permanence entre les images d’archives et celles que vous avez tournées. Quelle est l’origine de ces archives ?

Je savais que je pouvais me reposer sur des images tournées par Christian depuis son arrivée au Cambodge. Il a toujours eu un intérêt et une passion pour l’image et s’en est tout de suite servi pour chercher des financements. Je pouvais donc raconter toute l’histoire de façon très concrète grâce à ces archives. Leur puissance allait participer de l’émotion que je cherchais à transmettre. Il fallait faire ressentir un choc émotionnel et j’avais ce précieux matériau.

Est-ce à partir des archives complétées par des entretiens que vous avez construit ce film ?

C’est plutôt l’inverse ! L’idée était d’entrer de plein pied dans le quotidien actuel de l’école et de montrer que derrière ce projet énorme existe une histoire forte. Une histoire commencée par une paillote construite sur une décharge, bien sûr, mais je voulais aller plus loin encore ; parce que, pour moi, cette histoire commence bien avant. Devant le château familial en Normandie que Christian, alors enfant, a vu brûler toute une nuit pendant la guerre. Devenu homme puis père de famille, Christian s’est peut être inconsciemment voulu détaché des biens matériels, sans doute s’est-il convaincu que sa vie ne serait pas soumise au diktat de l’appropriation. Et, en Marie-France, il a pu trouver sa complice idéale. Je voulais montrer qu’un tel projet est né directement du fait d’une histoire intime ; du passé personnel d’un homme et d’une femme.

A quel moment ce film est-il vraiment né ?

Cela faisait très longtemps que je me disais que cette histoire était vraiment extraordinaire. J’ai d’abord réalisé en 2005, un documentaire pour France 5 autour du couple et de la décharge.

Depuis, cette histoire restait présente dans ma tête et je souhaitais la développer en me basant sur une plus longue durée et sur un langage plus sensoriel. Je savais que la construction du film allait passer par une alternance répétée entre le présent et le passé. Il fallait montrer à quel point une
cohérence existe dans la vie de ces gens dès l’enfance. On peut retrouver cela dans la vie d’artistes, de grands entrepreneurs, d’hommes politiques mais aussi chez des personnes qui travaillent dans l’humanitaire. On en parle peu mais ce sont des gens qui bâtissent des grandes oeuvres et pas des « bonnes oeuvres » comme pouvait dire ma grand-mère. On nous renvoie toujours à la morale, aux bons sentiments qu’implique le travail associatif. Ce sont des souffrances extrêmement violentes et il faut avoir une force personnelle, une force intime qui va au-delà des convictions, au-delà de la question morale pour pouvoir construire de tels projets. Ce film est donc l’histoire d’une oeuvre, comment elle s’est construite et j’avais de nombreux angles possibles. Le plus grand défi au montage était de donner l’illusion de la simplicité dans une narration complexe avec une matière aussi dense. Je ne voulais pas non plus minimiser la réalité de la souffrance que vivent ces enfants.

Il est rare, dans un film, de pouvoir en parler à ce point ouvertement. Certains passages sont durs à regarder mais j’ai essayé de donner une réponse positive à tous ces personnages, sauf un qui est décédé. Ce qui compte dans le film, ce n’est pas la souffrance mais l’espoir qui se trouve en face. L’espoir a toujours été ma ligne de mire tout le long du tournage et du montage.

Vous avez eu recours à des techniciens cambodgiens. Pourquoi ?

Pour Christian, cela a toujours été important de communiquer par l’image, de témoigner, car l’image a valeur de mémoire. Certains seraient peut-être tentés plus tard de remettre en cause l’innommable violence que ces enfants ont dû subir. Une trace est toujours importante. C’est conscient de cela que Christian a décidé, il y a six ans, de monter une formation cinématographique. C’est aujourd’hui le premier centre de formation aux métiers du cinéma au Cambodge, pays qui avait une tradition cinématographique, hélas interrompue par les Khmers rouges. Tous mes films ont été très difficiles à financer, celui-là n’allait pas déroger à cette règle, mais là, je savais que je pouvais compter sur l’appui en matériel et en compétences de l’école. J’ai donc tout de suite collaboré avec les élèves et les enseignants, surtout qu’il s’agissait, en plus, de raconter leur propre histoire. Et réaliser ensemble ce film, c’était aussi une manière d’être directement connecté aux activités de jeunes Cambodgiens.


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